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Tournée  de Mathieu Amalric

Du rouge dans son or

7.6

Mathieu Amalric filme des visages. Impitoyablement traqué par l’objectif, ride ou fossette, le trait se jette au devant de la courbe jusqu’à faire oublier que nous étions venus voir des corps. Les promesses du tapis rouge cannois se réalisent d’une façon infiniment plus complexe et fragile que ne le laissaient supposer les chairs en transparence, les faux cils, les strass. Il n’y a dans Tournée aucune quête de l’Eros ou de l’éternel féminin. Nous ne sommes pas dans Richard O. Ici la Femme est déjà trouvée, dès les premières secondes, dans l’éventail des visages qui se déplie, se replie, réinvente sur la scène et en coulisse ses combinaisons de figures. C’est le temps qui manque, ou le cœur.

Difficile d’imaginer plus excessif, pourtant, que ce Joachim tonitruant entre les volées de cartes. Trop de cadres, presque, autour du dernier avatar d’Amalric : impatient, maladroit, orgueilleux, colérique, instable, séducteur et misanthrope, cruel. C’est beaucoup, même pour un acteur de sa trempe. C’est presque trop pour le deuxième Amalric derrière la caméra que l’on imagine sans peine, dans ces quelques plans où l’objectif braqué sur l’acteur semble ne s’y fixer que de force, au bord d’un gouffre de perplexité.

Difficile de mettre en évidence un semblant d’unité dans un film dont le réalisateur et acteur se cherche, dont le personnage refuse de se chercher. Comme beaucoup de grands films, Tournée confond d’image en image ses forces et ses failles, dans une dynamique bizarre, parfois lassante, de l’individu et du groupe, de l’homme qui filme et de l’homme qui se laisse ou ne se laisse pas filmer. Histoire d’un rapport nombriliste et désabusé à l’image de soi, il s’interroge sans jamais vraiment répondre sur le grand désir de l’attache et l’urgence du détachement. Parce que le groupe n’existe que par intermittences, le film se scinde en permanence et se renoue pour se scinder encore. C’est épuisant, pour le spectateur comme pour l’objectif dédoublé, cette histoire en deux branches pleine de nœuds et d’écarts. Le héros trop visible, seul homme au milieu des femmes, ne prend jamais la bonne place dans le groupe et dans le cadre. Trop proche, Joachim se pique de tout contrôler, les chorégraphies et les attitudes, les âmes. Se fait renvoyer dans ses plates bandes. L’instant d’après, dans une voiture de location aux sièges encore recouverts de film plastique, il est déjà trop loin.

Pris dans un écoeurement du soi de pellicule, l’homme derrière la caméra voudrait oublier le petit type insupportable que personne n’aime et qui ne s’aime pas. Il y revient toujours. Mais dans les intervalles, l’œil un instant apaisé s’attarde sur les traits, observe sans vraiment chercher, et trouve ce qu’il ne cherchait pas. Le cadre se fait théâtre d’un conflit de hasard entre un héros dont on a du mal à vouloir vraiment, et une héroïne que l’on n’attendait pas, que l’on ne cherchait pas, et qui pourtant émerge, de visage en visage, jusqu’à prendre enfin dans les dernières minutes cette place qui avait toujours été la sienne. Apaisé à son tour dans les marges du cadre, l’insupportable Joachim , in extremis, trouve le cœur et le temps de regarder ce que l’objectif voulait lui montrer depuis le début. L’insupportable Joachim, in extremis, se réconcilie avec l’œil derrière la caméra.

Il y a bien quelque chose d’agaçant dans ce ballet autour du trépied. L’impression que le film est tendu entre l’envie et la peur d’Amalric de se définir par rapport à ce qu’il est. L’acteur crée le réalisateur autant qu’il l’escamote et vice versa, et ces deux pôles de s’alimenter mutuellement, sans autre usage qu’interne, semble-t-il. Voilà le bémol : Tournée serait-il juste un film de Bertrand Bonello réussi ? Une manière d’affirmer une éternelle virginité (voire extranéité) au showbizz et ses clans ? Ce qui le sauve est paradoxalement son héros flamboyant, trop flamboyant : sans feu. L’énergie dépensée ne va nulle part, n’enflamme aucune rampe, n’éclaire aucune autobiographie. Le retour est vu de loin, au terme d’une navigation en parallèle de soi, sans véritable cap. Là où l’on attendait l’exil, il y a juste une île, sans ex (sans passé, sans à venir). Finalement, tous les élans poussent à rentrer dans une bulle. La scène est une réussite, l’un des plus beaux numéros du show. Reste la question des lauriers. Ombre dans les coulisses, Joachim-Amalric semble n’être plus que l’oeil du spectateur, et les figures qu’il présente sont autant de coordonnées sur la carte vierge, vouées à exister au-devant de lui. La bulle sans la femme est opaque, froide, vide.

Désorienté, sans équilibre, Tournée trouve dans les derniers instants une unité complète et sereine – presque hors propos. On en garde une impression d’inachèvement, comme s’il manquait encore à tout ce trop quelque chose. Et l’on a le vertige à constater soudain la toute-puissance de l’œil dans l’objectif : à lui le droit de rassembler les fils, d’enchaîner en séquences les images de ce que la vie nommerait des fractures, de s’interrompre là où la vie continue. C’est sans doute la raison de ce pincement au cœur que l’on ressent lorsque l’écran redevient noir : l’histoire de Joachim n’est qu’un puzzle plein de trous qui ne dessine pas grand-chose, et aucun générique ne vient cacher comme un rideau joli la scène vide de sens des impossibles lendemains.

par Noémie Luciani
samedi 7 août 2010

Tournée Mathieu Amalric

France ,  2010

Avec : Mathieu Amalric, Julie Ferrier, Anne Benoît, Ulysse Klotz.

Durée : 1 h 51
_Date de sortie : 30 juin 2010

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