FID Marseille 2010 - 8 / 13 juillet

Real Estate

Chronique #1

Il est 11h17 dans la rue du Théâtre français, à quelques mètres des bureaux du FID et du splendide Théâtre du Gymnase autour duquel le festival gravite pour la seconde fois. Tandis que la chaleur monte, la compétition internationale s’ouvre avec The Dubai in Me de Christian von Borries. Je ne sais rien d’autre de ce film allemand que ce que j’en ai vu : un mélange grinçant de paysages en hautes-définition, de publicités immobilières et d’animations Second Life commandées par des voix multiples et désincarnées. Je sais seulement qu’il s’agit d’un film parfait pour qui découvre le FID Marseille, ou se replonge cette année encore dans son bain.

Les seconds se rappelleront peut-être de The Cat, The Reverend and The Slave d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, en compétition l’année dernière et bientôt dans vos salles : tous deux travaillent la réalité à partir de son excroissance virtuelle, le réel à partir des représentations que le contemporain s’est crée, cette second life étrangement devenue modèle d’innombrables vies.
Les premiers découvriront quant à eux une machine redoutable à se faire retourner dans leur tombe les tenants de la pureté et les juges du bon goût. Un goût s’affirme indépendamment de toute nécessité esthétique. Bon ou mauvais. Il commanderait par exemple de faire le plus avec le moins, d’économiser ses forces par souci d’élégance. Il ne commanderait sûrement pas de donner à lire des textes de Jacques Rancière par une voix d’ordinateur, de monter cut un jingle publicitaire avec une pauvre reprise de Thriller, ou d’employer aux génériques la typo de Total Recall. Il irait par magnanimité filmer les mains et les draps sales des ouvriers sous-payés après s’être délecté de la beauté inhumaine d’un gratte-ciel vitreux. L’essentiel n’est pas que von Borries refuse pareilles conventions, mais qu’il lui oppose une pensée intelligible. Vous ne savez rien de ce film mais peu importe, une voix et des images vont vous l’expliquer.

Elles vous diront par exemple pourquoi ces ouvriers faisant la queue devant un chantier se méfient à peine de la caméra : c’est en fait un appareil photo, probablement ce modèle Canon à la fonction vidéo surpuissante dont tout le monde parle depuis un an. Elles ne feront pas mine de découvrir à Dubai le lieu de tournage idéal du capitalisme contemporain. Le sujet du film n’est pas Dubai mais Le Dubaï, cette puce informatique glissée dans nos cerveaux, capable de créer et de désirer une ville sur des plans d’ordinateur – au point qu’on se demande, dans un écho rusé des pratiques artistiques conceptuelles, si elle a vocation à être réalisée autrement qu’en pixels.

Ce film fait de l’image notre seule demeure. Dubai fait de l’image notre seule demeure – n’a-t-elle pas appelé son archipel artificiel du nom d’un film de Jia Zhang-ke, The World, où toutes les merveilles du monde sont rassemblées dans un parc de miniatures ? Il n’est aucun discours qui puisse échapper à ce régime. Dans l’édition d’hier, von Borries dit par exemple avoir fait de Rancière son HAL 9000.

Le générique du film laisse en outre penser que toutes ces images – originales ou tirées de You Tube, Second Life, ou de quelque spot promotionnel – ont fait l’objet d’une appropriation brutale. Vous trouvez au film une raideur toute germanique ? Entendez plutôt comme tout grince quand un documentaire méprise ainsi les règles de propriété des images pour faire feu de tout bois. Il est 13h12, et la chaleur est déjà intenable.

par Antoine Thirion
jeudi 8 juillet 2010