FID Marseille 2010 - 8 / 13 juillet

Le chant des moineaux

Chronique #2

Il est 12h32 dans la Rue du Théâtre Français et la fraîcheur s’est définitivement envolée. Avant-hier, Jean-Pierre Rehm a ouvert le festival par un discours liant l’image choisie comme emblème de cette édition – un dessin de Stéphanie Nava tiré de la série Les Implications Amoureuses (1999) – et une citation de Proust expliquant la retenue du premier baiser d’Odette et Swann comme un désir de ce dernier de « laisser à sa pensée le temps d’accourir », pour embrasser au mieux le rêve d’une idylle. Ce n’est plus l’espérance passive, la dépendance affective d’un baiser maternel sans cesse repoussé, mais une volonté délibérée d’embrassement et d’embrasement.

Laisser à la pensée le temps d’accourir est très précisément ce que fait l’allemand Philip Scheffner, de retour au FID Marseille après les splendides Halfmoon Files, avec Le Jour du Moineau, le plus beau film de ces dernières 24 heures. Avec lui s’est rouverte la question du sujet, ce sujet vis-à-vis duquel le documentaire a voulu s’émanciper comme le cinéma moderne s’est libéré du scénario. La comparaison est abrupte. Déclarer l’émancipation d’un genre n’est pas jeter par dessus bord les questions qui l’ont animées, surtout quand ce genre est aujourd’hui le premier à penser la pratique contemporaine du cinéma.
Le Jour du moineau semble ainsi débuter en l’absence d’un projet précis, par l’exposition d’un document à la signification suspendue. La une d’un journal allemand réunissait deux évènements a priori étanches : la mort d’un soldat allemand en Afghanistan dans un attentat suicide et le tir d’un moineau hollandais dont le monde entier s’est bizarrement ému. Comme le baiser de Swann, c’est moins l’assurance d’une association fertile que l’écart silencieux de ces deux nouvelles dont s’empare Scheffner. Pourquoi, sinon pour remettre les choses à leur place, éviter que la mort du moineau incarne l’émotion plus légitime et pourtant banalisée de la mort du soldat. Pour travailler dans l’écart entre une confusion et un programme, entre une association frappante mais intuitive et les moyens qu’elle suggère clairement : l’observation ornithologique et l’enquête dans l’administration militaire. Une guerre invisible dans la quiétude des forêts. Un drame lointain et une exigence d’observation immobile et silencieuse. Si je vous dis que ce pays est en guerre, qu’est-ce que cela vous fait ?

Scheffner documente en toute clarté la progression de son film comme s’il s’agissait d’un processus d’écriture et de pré-production. À ceci près que c’est l’armée qui juge le projet, émet des doutes sur son inconsistance, et l’utilité de son implication. Il ne reste plus à Scheffner qu’à observer les oiseaux et le ciel à l’affût de signes de la guerre en cours. Cela donne un film léger et scrupuleux, aérien et précis : aussi intuitive soit l’idée de départ, elle ne tient debout que grâce à la conviction d’une pensée. C’était un hasard, mais le fait d’avoir projeté les sous-titres électroniques en haut de l’image a obligé chacun, lors de la projection d’hier aux Variétés, à regarder le ciel et à prêter l’oreille aux échos d’un conflit lointain. C’est, au fond, ce qu’enseigne le cinéaste américain James Benning : cinéastes et spectateurs n’ont d’autre liberté que de scruter la réalité sensible, non pour célébrer sa beauté, mais pour laisser les balles tirées au loin cribler nos paysages. Un conseil d’ami : ne quittez pas la salle avant le dernier plan.

par Antoine Thirion
vendredi 9 juillet 2010

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