FID Marseille 2010 - 8 / 13 juillet

Zombies, slips et jeepneys

Chronique #4

The Perfumed Nightmare (Anthropofolies)
de Kidlat Tahimik
7.9

The Red and Blue Gods (Anthropofolies)
de Ben Russell
7.8

Trash Humpers
de Harmony Korine (Anthropofolies)
8.0

Cette chronique consigne quelques faits survenus dans la journée du vendredi 9 juillet.

À 15h20, la grande salle surclimatisée des Variétés ouvre, quarante minutes durant, une fenêtre sur une chambre modeste. Dans la perspective écrasée du plan, un vieil homme est alité comme les soldats morts des batailles peintes par Uccello. Malgré la profondeur, notre héros du jour ne semble plus être qu’un large buste à quoi les jambes ont cessé de servir. Pourtant, tout concourt à peindre un esprit vif. Son nom : Dougnac. Grand-père, on l’apprend peu à peu, de la réalisatrice du film Noëlle Pujol (Histoire racontée par Jean Dougnac). Mieux valait être anglais pour comprendre son long monologue. Le sous-titrage nettoie l’accent occitan qui perturbe l’écoute d’un spectateur francophone – mais si celui-ci se rappelle du Numéro Zéro de Jean Eustache, il a plutôt l’oreille ouverte aux multiples inflexions de sa voix, de ce qui s’y manifeste d’un corps déclinant mais à la mémoire si vive que certains récits reviennent plusieurs fois dans sa bouche pâteuse comme s’ils s’étaient déroulés avant-hier. Mais de quoi parle-t-on ? Des naissances au forceps et des méthodes de contraception forcée dans la première moitié du siècle dernier, et des traces qu’elles ont laissé sur les crânes de nos ancêtres. D’une naissance surtout, et pas n’importe laquelle : celle de la réalisatrice. Imaginez plutôt qu’on vous raconte par le menu votre propre naissance et la force de survie dont vous avez fait preuve sans même en avoir eu conscience. Un réflexe héroïque et sans aucune intention. On vous raconte une vie dont vous ne vous souvenez pas. Vous vous découvrez une vie antérieure et assistez à la naissance inversée d’un corps que la vie a réduit et d’une parole que le temps a propulsé dans un espace illimité.

À 20h10, même salle, le cinéaste expérimental philippin Kidlat Tahimik conclut The Perfumed Nightmare (Anthropofolies) par un show mémorable. Voyez d’abord le film. Kidlat s’y donne le rôle d’un conducteur de jeepney fasciné par la conquête spatiale américaine. A son immense ambition, la nation est un frein car on n’y trouve que des parades folkloriques ou militaires, des jeepneys de toute taille et un pont en pierre pour les faire passer fièrement. Kidlat, Sony HDV au poing, revient à la fin du film dans la salle vêtu d’un costume de bachelier américain pinoyisé, comme les petites jeepneys du film étaient d’anciens véhicules militaires réadaptés aux besoins locaux. « J’ai reçu un diplôme pour tourner à Hollywood – Werner Herzog et Francis Coppola l’ont aidé – mais Hollywood ne veut pas de Manille », dit-il. Alors, répétant le même geste de réduction et d’appropriation tiers-mondiste, il sort une caméra en bambou pour filmer le public.

C’est une blague bien sûr, racontée avec la naïveté délibérée d’un cinéaste férocement anti-colonialiste employant l’idiotie comme une arme. C’est cette même relation d’amour-haine qu’on trouve dans le cinéma contemporain philippin, dans Independencia de Raya Martin par exemple. Ou alors, c’est un geste conceptuel : ennuyé par de sombres histoires de formats numériques requis par un festival, ce dernier proposait de tourner un film avec du bois et de le présenter comme bois. Pourquoi pas ?

En fin de journée, Ben Russell a remporté le prix Fidlab pour son projet de co-réalisation avec Ben Rivers. Il s’agit d’un film en trois parties consacré de près ou de loin au black-metal norvégien. Attendons de voir. Dans l’attente, voyez-le monter sur scène pendant la courte projection de The Red and Blue Gods (Anthropofolies), seulement vêtu d’un slip équipé d’un modificateur de voix et tendu vers un micro sur pied. Je suis bien embêté de vous dire quoique ce soit d’autre sur cette performance, sinon qu’y apparaît un souci jusqu’ici plutôt exprimé dans la pop de Brooklyn à Tokyo, d’Animal Collective aux Boredoms : le retour d’un psychédélisme issu de la collaboration des paysages vierges, voire utopiques, avec tous les supports et formes d’images. Une autre forme d’extase.

Le plat de résistance de cette séance fut la projection de Trash Humpers d’Harmony Korine. Ceux qui ont pris leur courage à deux mains en ont été récompensés par un travail inattendu, à mi-chemin d’une enfance en forme de cauchemar redneck, des Idiots de Lars Von Trier, de Diary of the Dead de Georges Romero et de Be Kind Rewind de Michel Gondry. Un remake des Idiots en Hi-8 repiquée sur VHS, c’est en vérité une crainte. Trois personnages au visage caché sous des masques flétris y effectuent plus d’une heure durant les mêmes gestes débiles, forniquant des poubelles, ricanant à la moindre stupidité, incitant un jeune garçon à défoncer à coup de marteau la tête d’une poupée. Mais au prix d’un léger déplacement de perspective, TH ressemble moins à l’encanaillement d’un auteur malin qu’à un film de zombies réalisés avec les moyens des banlieues américaines et de leur imaginaire bloqué dans les années 1980. En vérité, c’est l’un des films les plus méticuleusement fabriqués qui soient.

par Antoine Thirion
dimanche 11 juillet 2010

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