FID Marseille 2010 - 8 / 13 juillet

Conversation au Lily’s

fictions critiques #1

Sorti de Los Materiales, on prend place au Lyly’s. Durant la conversation, des amis se lèvent, d’autres apparaissent, la conversation continue sur le mode simple de : qu’as tu vu so far ? Le premier à parler est Ramon.

Ramon. De ce film, j’ai aimé l’attitude. Ce que j’ai vu parle plus ou moins directement de la mort. Ce qui n’est pas grave en soi. Mais la fascination pour la mort, ça non. Ici c’est très direct. On est dans un coin d’Espagne où un barrage voulu par Franco et réalisé par la démocratie a effacé un village. Et puis c’est un territoire où la guerre civile a laissé de lourdes traces. Pourtant, aucune fascination morbide. Quand un villageois dit : je vous montre les tombeaux, le réalisateur répond attends, je vais d’abords filmer cet arbre, ces oiseaux.
Je trouve cela très beau. C’est l’inverse du slogan des Franquistes, qui eux disaient : viva la muerte.

ER. : Ulysse, pourquoi as-tu quitté la salle ?

Ulysse. : Je trouvais ça nul. Vide. Je n’ai pas supporté les clins d’oeil. La blague sur Angelopoulos notamment. Et toi, tu as aimé ?

ER. : Au départ, pas très convaincu par leurs images. Et puis j’ai fini par trouver ça beau. L’idée de ne garder des dialogues que le sous-titre me plaît beaucoup.

Ulysse : Oui. C’est la véritable idée du film. Par contre, je ne suis pas sûr qu’ils en fassent grand chose.

ER : Un jour, dans un festival à Seoul où deux vieux films chinois étaient sous-titrés en japonais et coréen, ne comprenant rien au sens j’avais songé à écrire un texte sur les sous-titres en tant que tels, en tant qu’images. Puis j’ai renoncé car il me semblait que je me racontais des histoires. Et là, j’ai l’impression qu’il se passe des choses au niveau des sous-titres. Dans la version internationale de Film Socialisme, celle que j’ai vu à Cannes, Godard a lui même fait le sous-titrage anglais. On n’en a pas beaucoup parlé, parce que la version qui a circulé en France était sans sous-titres. Alors qu’il y a pas mal de dialogues en Allemand. Or, d’une longue phrase, le sous-titrage de Godard ne retient que quelques mots, qui de l’avis des critiques de langue anglaise ne remplissait que très elliptiquement leur mission. Pourtant, il n’y a pas perte de signification. Il y a un glissement du sens. Mais ça continue a faire sens.

Ulysse : Au départ, c’est Straub qui fait ça. Il résume les dialogues de manière que l’on puisse regarder l’image. Et puis, il dit que de toutes les façons une langue ne se traduit pas.

ER : Oui, ce sont des démarches proches. Toujours est-il que Godard va plus loin. Il laisse carrément des trous. Or, ces trous ne sont pas du vide. Plutôt des hors-champs du sens. Ils font sens eux aussi. Même si d’une manière négative. Ou alors il faudrait dire comme Rousseau, répondant à un spectateur : « Oui, vous avez raison, ce film c’est du vent. Mais vous avez l’air de dire que le vent ce n’est pas grande chose. »

Ulysse : il a dit ça ?

ER : oui.

Ulysse : sacré Rousseau.

ER : So far, Mirage est ce que j’ai vu de plus beau – simplement beau, dans le sens d’admirable. Pour revenir aux sous-titres, il y a là un glissement de fonction qui m’intéresse. Chez Godard, ils ne sont pas là pour traduire. Ils font partie du film. De l’image. De la fiction. De l’histoire, pleine de trous, de cet or espagnol. Ce film là, Los Materiales, de manière plus directe, va au bout d’une idée : il enlève les dialogues parlés et utilise les sous-titre à la place. C’est aussi une manière de raconter la fabrication de beaucoup des films qu’on voit au FID, où on ne joue pas un scénario pré-écrit. L’écrit suit l’image, s’y accorde en même temps ou bien après coup.

Ulysse  : Tu me fais penser au film que j’ai vu juste après, Dream films, The Amateur Coney Island Psychoanalytic Society. C’est un film muet, avec des rêves de Freud qui apparaissent à l’écran soit sous forme de texte, soit mis en scène. Ce n’est pas un grand film mais il y a quelques trucs amusants comme des bourgeoises saoules et très chics, qui se comportent n’importe comment.
Et puis j’ai vu Les Maîtres fous. Indépassable.

ER : Dur à avouer : pas vu. Est-ce que le son est important ?

Ulysse : Oui, très. C’est fabriqué, avec tout un tas de rugissements. Il a été enregistré sur place et synchronisé après coup. Pourquoi t’intéresses-tu au son ?

ER : C’est une hypothèse sur l’écran parallèle « anthropofolies », que la « folie » des films ainsi réunis sous cet étrange drapeau, consiste en un passage d’une parole signifiante, un logos, à un simple son, un phoné. Et donc les attentes anthropologiques sont déjouées par le biais d’une anthropophonie. Du coup, c’est beaucoup moins humaniste. C’est mettre sur le même plan la parole et les barbarismes. Ce qui, au jour du débat sur l’identité, me semble rendre tous ces films, les plus anciens comme les plus récents, politiquement actuels.
  
Cyril, revenant de la présentation du Don Giovanni au CRDP, et entendant parler de phoné, s’arrête un instant.

CN : Du logos à la phoné, du sens au son, de l’énonciation d’une phrase à l’acte de profération vocale, c’est tout le travail de Bene. Défaire le logos, entraver l’action : splendide passage de Don Giovanni où le pathétique histrion devient marionnettiste et agite ses pantins pour attirer l’attention de la jeune fille. Il finit embobiné dans les fils, la chair lacérée, pantin désarticulé et entravé, en une pose de martyr extatique, parodie de Saint-Sébastien. Au FID, les films de Bene sont présentés sans sous-titres, dans de splendides copies neuves tout juste sorties du laboratoire de Rome. Ce qui est perdu au niveau du sens est gagné quant à l’ambition de Bene de ligoter, d’entraver le logos pour libérer d’autres puissances du jeu et de l’image, dans le droit fil des expériences d’Artaud. La bande-son de Don Giovanni passe de l’italien au français, de l’anglais à l’espagnol, et Bene refusait que son film soit sous-titré. Ceux qui croient comprendre se trompent en partie, et ceux qui ne comprennent pas ont tout compris.

Ulysse : En tout cas, le film sur les rêves de Freud était muet.

ER : C’est bien connu que Freud n’avait rien à dire.

Ulysse : je vous laisse.

ER : What about you Gabe ?

Gabe : I’ve seen a Filipino film. The Perfumed Nightmare. Old film. 1979.

ER : It’s old and it looks old ?

Gabe : Yeah, it hasn’t aged well. Its reputation is as a very important work in the essay film genre and the beginning of a cinema in the Philippines that speaks sincerely and intelligently about colonialism. The film offers multiple strategies, some interesting, some too academic... It’s a bit disingenuous ; it caters too heavily to a non-Filipino audience. I prefer a more fully-integrated political cinema in the Philippines ; Lino Brocka, for example.

AT : Je dirais plutôt naïf qu’académique. Kidlat Tahimik se donne un rôle important, un rôle burlesque de chauffeur de jeepney fasciné par la conquête spatiale américaine. C’est très féroce, mais plutôt dans le sens d’une relation amour-haine avec les colons américains. Cela permet de comprendre beaucoup de choses sur la psychologie philippine et sur les auteurs locaux d’aujourd’hui. Mais c’est cette naïveté qui est dépassée – le film me semble au contraire très libre, surtout d’un point de vue narratif.

à suivre.

propos recueillis et inventés par ER

par Eugenio Renzi
dimanche 11 juillet 2010

Accueil > évènements > festivals > FID Marseille 2010 > Conversation au Lily’s