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Captain America : First Avenger  de Joe Johnston

La parabole du héros américain 

Un nouveau super-héros Marvel arrive sur les écrans, premier d’une longue série visant à introduire un à un tous les Avengers. L’occasion de revenir sur un mythe.

Il semble qu’en d’Occident, seuls les Etats-Unis aient encore une aptitude à produire des héros. La vieille Europe, trop passée par la critique des mythes, a tendance à inverser tous les signes qui font du héros l’étendard d’un groupe : son côté surhumain humain, son caractère public et son langage imprégné d’une justice transcendante. Un des derniers films héroïques français fut L’armée du crime de Guédiguian, sur le groupe Manouchian. Toute sa dialectique consistait en un retournement des prédicats classiques : les résistants sont héros parce que criminels ; ils agissent dans l’ombre, et n’ont de noms que pour leurs ennemis ; ils sont gens du commun, mais, à la différence du reste de l’humanité, ils se lèvent contre l’intolérable ; et leur morale est une éthique, un amour de la vie plus qu’une passion de la justice. Nos héros se taillent au creux de la société civile, la nient pour la sauver de la souillure totale. C’est le topos de la majorité des films français sur les grandes gestes anonymes : tous les Français sont des ordures tapies dans leur confort et leurs compromis, mais certains luttent.

L’Amérique, avec son éternelle jouvence, a perpétué les rapports du héros et de la société tels que les Grecs les avaient édifiés. Le héros est le lieu de cristallisation du peuple, son miroir mirobolant. Marvel et D.C. Comics ont ainsi offert toute une série de figures d’identification. La recette est simple et efficace. Prenez un common man à qui vous faites subir une épreuve qu’il vit comme renaissance et qui en fait un pimped common man, un homme simple détenteur d’un grand pouvoir et par là d’une grande responsabilité. Faites de cette scission son drame et sa force, qu’il ait toujours un pied sur terre, sur le sol américain, un autre en l’air, dans le ciel étoilé qui concentre les regards du peuple. N’oubliez pas de lui concéder une faiblesse, une faille qui équilibre sa nature de surhomme. Enfin, mettez le face à un ennemi, son double négatif, qui, avec les mêmes pouvoirs, fait exactement l’inverse de notre justicier. Cela fait de tout sauvetage du monde une fable sur la puissance et le pouvoir, la maîtrise et le chaos, le devoir moral et le droit du plus fort. Or, né dans les années quarante, ce mythe moderne du héros n’est pas séparable d’une utopie scientifique qui fait du super-héros une créature contre-nature mais aidant la ’bonne’ nature, comme si le monstre devait rédimer la normalité. Les chants héroïques deviennent des paraboles sur la double face de la science, salut ou perdition (le méchant est l’apocalypse scientifique).

Tous les super-héros récemment portés sur les écrans regroupent ces caractères. Tony Stark, devenu Iron Man quand il s’est rendu compte que ses armes servaient la mort plutôt que la vie, doit affronter son ancien partenaire qui s’est construit une armure du même type que la sienne. Spiderman incarne lui toute la dialectique du common man héroïque et les paradoxes du masque. Superman a exemplifié le principe de faiblesse avec sa cryptonite. Hulk, super-héros si atypique, qui vit sa force comme une maladie, qui effraie au lieu de fasciner, qui erre en clochard, rentre malgré tout dans le moule : c’est un rat de laboratoire typiquement scindé, et son ennemi a été produit à partir de son propre sang.

Captain America est un héros à part. D’un côté, il synthétise la majorité de ces aspects. Au départ, il est Steve Rogers, jeune homme malingre mais déterminé. Après avoir été réformé cinq fois, il continue de se présenter à l’incorporation pour aller lutter dans l’Europe de la seconde guerre mondiale. Il veut se battre non pour donner la mort mais sauver la vie. Il a tout du héros, sauf la carrure. C’est pourquoi le Dr Erskine, scientifique en chef d’un programme secret du gouvernement, lui propose d’être le cobaye d’une expérience visant à créer des super-soldats. Il accepte, et ses muscles en sortent gonflés. Premier écart par rapport au mythe habituel : le changement est subi volontairement. Du coup, pas besoin de masques, de double identité. Il est d’emblée et normal et symbole. Il reste le plus humain des super-héros : pas de pouvoirs étranges, de mutations obscures, juste un métabolisme plus rapide et un punch plus douloureux. Et, de par ce trop humain, il est d’autant plus symbole, parce que le héros américain, miroir du peuple, doit pouvoir être reconnu par lui comme sa propre figure hyperbolique. C’est pour cela que Captain America, à la différence des autres super-héros toujours logés dans une certaine marge sociale, est soldat, est donc dans les rangs, au cœur de la société.

Mais cette place centrale peut avoir deux aspects opposés que le film met en miroir, ce qui lui donne tout son intérêt par rapport aux autres productions héroïques. Juste après son opération, le Captain voit mourir devant lui le Dr Erskine, assassiné par un agent de l’Hydra, la branche scientifique du Reich. Devenu expérience sans suite, il est lâché par l’armée et récupéré par les politiciens qui préfèrent le spectacle de la lutte à sa réalité. On l’envoie donc en tournée faire de la publicité pour les bons du trésor. Intense moment comique, mais aussi haute phase critique : le héros est légende avant d’être réalité – et sombre donc dans la caricature. Alors qu’on l’envoie motiver les troupes au front, il prend conscience de sa mauvaise voie. Il opte alors pour le combat, et trouve son ennemi : Johann Schmidt, alias Red Skull, chef de l’Hydra et premier cobaye du Dr Erskine. L’Hydra a la même fonction signifiante que le FBI ou la CIA dans certains films anti-agencies : empire dans l’empire, l’organe scientifique du Reich est devenue une machine folle, retournée contre le Führer qui, au goût de Schmidt, est encore un peu trop réformiste ; dans ses rangs, on crie donc « Heil Hydra ! » (et avec les deux poings levés, logique de la surenchère oblige), on est fan des sciences occultes et on se prépare à la destruction du monde, plutôt qu’à sa conquête. Captain America va donc libérer des prisonniers américains des geôles de l’Hydra, et devient un héros pour de vrai. On le nomme commandant de troupes, chose unique pour un être de son espèce, et on l’attife d’un costume armorié aux couleurs de la Nation, ce qui en fait un super-héros à part : Spiderman était défini par l’araignée, Superman par l’altérité, Iron Man par la technique ; lui se confond entièrement avec l’Amérique, il est l’être du drapeau. Le combat final avec Schmidt les oppose autour de ce motif : le nazi a vu, dans sa folie, un monde sans drapeaux ; et c’est à ce monde que se refuse le Captain, pour qui étendard, nation et vie se rejoignent en une même unité. Une vie sans emblème ne vaut pas la peine d’être vécue, et tout emblème a sa sentinelle, son justicier.

Tous ces caractères, s’ils peuvent faire rêver certains esprits, pourraient aussi donner la nausée à ceux qui ne sont pas friands de nationalisme yankee. Mais Captain America a une force qui, de manière plus large, est celle d’Hollywood : une capacité à sauvegarder le rêve tout en le doublant de sa critique. Le film marie avec brio premier et second degré, adhésion et distance. L’eshétique vintage, le côté désuet des costumes, l’humour rabaissant le héros ou même les discours trop gros pour être pris au pied de la lettre, tout cela participe d’une sorte de dialectique interne qui cherche à équilibrer les deux dimensions plutôt qu’à les annuler réciproquement. Captain America présente à la fois la naissance d’un héros et la genèse de sa figure, mêle moments héroïques et moments médiatico-critiques. Seul un héros aussi hyperbolique, parabolique, pouvait donner lieu à un telle analytique du mythe.

A part ça, le film est en relief, mais d’une 3D low cost, sans grand intérêt, sinon nuisible.

par Gabriel Bortzmeyer
dimanche 4 septembre 2011

Captain America : First Avenger Joe Johnston

États-Unis ,  2011

Avec : Chris Evans, Hugo Weaving, Sebastian Stan, Hayley Atwell, Toby Jones

Durée : 2h4

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