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68 Mostra internazionale d’arte cinematografica

Un nu de Garrel

Durant la conférence de presse du film, au Casino de la Mostra de Venise, quelqu’un a demandé à Philippe Garrel d’expliquer les sifflets entendus à la fin de la projection. A cette fausse question, Garrel a donné une fausse réponse et une vraie indication : son cinéma n’est pas anticonformiste, il vient de son anticonformisme.

L’histoire de Frédéric (Louis Garrel), de comment il en est arrivé à commettre une tentative de suicide en s’écrasant contre un arbre avec sa BMW. Une histoire racontée par son ami Paul (Jérôme Robart). Frédéric est peintre et héritier, mais aussi petit fils d’un résistant communiste. Paul avait lui aussi des velléités artistiques, mais il les a abandonnées pour gagner sa vie en jouant des petits rôles dans le cinéma. Garrel n’oublie jamais que l’art est un luxe. Un don, dans le sens où il faut, avant même de savoir si on est doué, que de l’argent soit donné pour qu’on puisse en faire. A côté de l’art, il y a la vie. Frédéric aime Angèle (Monica Bellucci), et lui a imposé de renoncer au cinéma. Paul a rencontré Elisabeth (Céline Sallette) sur le plateau d’un (mauvais) film où est raconté un exploit de guerre proche des souvenirs du grand père de Frédéric. Vous voyez que les choses se compliquent. Et ce n’est que le début. Pour sûr, l’amour entre Frédéric et Angèle, autant que celui entre Paul et Élisabeth, n’est possible que grâce à une négation de l’art : ne pas faire de films ou jouer dans des mauvais. Cette déconnexion entre art et amour est redoublée par celle entre vie et politique. Paul est un militant d’extrême gauche. Un soir, marchant en compagnie de Frédéric près du métro La Chapelle il assiste à une rafle. Le couple d’amis ne ralentit pas le pas, Paul se limite à commenter : quel salaud ce Sarkozy.

Un Eté brûlant est un des films les plus théoriques de Garrel, mais la théorie, chez Garrel, n’est jamais une arme ou un abri. Un Eté brûlant est un film nu, fragile. En le regardant revient à l’esprit, à côté de beaucoup d’évocations explicites du Mépris de Godard, le poème d’Holderlin cité par Lang : « l’homme, quand il le faut, peut demeurer seul devant Dieu, sa candeur le protège, et il n’a besoin ni d’armes, ni de ruses. »
Garrel sait que la grande majorité du cinéma d’aujourd’hui est nihiliste. Garrel aussi a des doutes. Son anticonformisme ne vient pas du fait qu’il croit encore à l’amour et à la révolution. Il ne se cache pas derrière un discours plus ou moins idéaliste. Certes, son désir de sensualité, de matière, de révolte n’a pas fléchi. Mais il voit très bien combien cette envie aujourd’hui, notamment dans le cinéma français, fabrique des films grotesques et hypocrites. Le personnage de Bellucci, nu de femme allongé sur un lit, comme Bardot en 1963 témoigne alors moins d’une nostalgie que d’une contradiction. Elle est, dans le film de Philippe Garrel, comme une actrice d’autre fois : un être physique fixé sur un support physique. Mais Frédéric ne veut pas qu’elle joue, et ne veut pas la peindre non plus. Comme si ce désir de représentation de la beauté était devenu contraire à la loi de l’amour et finalement obscène. Aujourd’hui, si on aime, on ne laisse pas l’objet de son amour exister dans une image devenue fausse.

Les deux amis sont assis sur un canapé dans la grande terrasse de l’appartement romain de Frédéric. Ils discutent, boivent et regardent devant eux, comme s’ils étaient devant une télé. Le contrechamp montre une fête. Angèle danse parmi les invités, puis avec un jeune homme, longuement,. La danse est belle et sensuelle (une scène de fête réussie, c’est rare). Frédéric en souffre, et à la première occasion traite Angèle de pute.
Dans l’économie du drame, il s’agit d’une simple scène de jalousie. Plus tard, il sera tout aussi dégouté en la regardant jouer sur le plateau d’un film en costumes à Cinecittà. Mais déjà à cet instant, alors qu’il s’agit d’un moment de vie ordinaire, Frédéric donne l’impression d’être moins dérangé par la trahison que par l’obscénité de ce qu’on pourrait considérer comme une scène de film, un spectacle.

Dans ces pages, on a souvent critiqué, durement, le cynisme du cinéma de la qualité. Ce cynisme consiste, entre autre, à revendiquer l’héritage d’un cinéma d’auteur, révolu, devenu incompréhensible par la masse. Si je défends ce film c’est que je le crois profondément en deçà de tout cynisme.
Garrel ne nous dit pas que nous (les spectateurs) sommes devenus sourds et nihilistes. Dans une dernière scène, très émouvante, il dit exactement l’inverse : ce sont les fantômes du passés, nos grand pères, qui, en dépit de leur bienveillance, n’arrivent plus à nous entendre correctement. Ce qui ne les empêche pas de nous aimer.

par Eugenio Renzi
vendredi 2 septembre 2011

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