JPEG - 63.9 ko
spip_tete

67 mostra internazionale d’arte cinematografica

Quatrième jour : Essentiel

Les jours passent. J’écris peu. Le retard augmente comme prévu. Mais jusqu’à maintenant, il n’y a eu aucune surprise. Chose étrange à Venise, où l’on atteint ordinairement entre le troisième et le quatrième jour une phase de saturation de bons films. En temps normal, au moins un film par jour agite et divise les âmes. On quitte la salle de projection par la porte qui mène à la salle de presse, et on se déverse sur le clavier.

Ces derniers jours, il s’est passé l’inverse. Totale apathie. Silent Souls, une réédition du Retour avec un zest d’anthropologie, a reçu quelques mous applaudissements. On réévalue : Norwegian Wood. On oublie : Sofia Coppola, divertissant mais anecdotique. Quant à moi, je continue de penser à Black Swan. Hier, j’ai aussi vu le premier film notable de la sélection Orizzonti, Fading d’Olivier Zabat. Un film difficile, violent et réussi ; deux ou trois jours de digestion sont nécessaires. Ceci dit, aucun film bon ou mauvais ne nous a précipité vers l’ordinateur, jusqu’à maintenant.

Une parenthèse d’abord. MC (célèbre critique d’une vieille revue française jadis surréaliste et aujourd’hui surnaturelle) est sorti hier de la projection de The Futur will not be Capitalist en démolissant publiquement le film. Il voulait visiblement en toucher mot à quelqu’un. À n’importe qui et de préférence, pour s’engueuler. D’un coup, le vide s’est fait autour de lui. En rien découragé, MC s’est dirigé d’un pas rapide vers LB (un critique catholique de confession et d’esprit, connu pour sa courtoisie et sa discrétion) qui lisait le journal, tranquillement assis.

MC : Ce film est un scandale !
LB : Bonjour Michel.
MC : Pour tous ceux qui ont vécu sous le communisme et qui en connaissent les erreurs, ce film est tout bonnement inadmissible.
LB : Tu sais, moi, entre le capitalisme et le communisme je suis à équidistance.
MC : On ne peut pas être à la même distance. Sinon on se rend complice.
LB : Je disais ça pour rire. En réalité je n’ai pas très envie d’en parler. Je voudrais simplement lire le journal.
MC : Bien sûr. On ne parle pas. On ne doit pas parler. Encore un autre stalinien.
LB : Ecoute Michel, je crois que je suis sur le point de t’envoyer te faire.

Ma sympathie va bien entendu en premier lieu à LB. Mais je comprends le comportement de MC. Et d’une certaine façon je l’envie. Au delà de l’anticommunisme, qui n’est pas dans mes cordes, et de ses goûts cinématographiques, desquels je me dissocie complètement, ainsi que de ses manières brutales. L’expérience cinématographique est en soi un moment de pure passivité. On est pour une ou deux heures dans une salle devant un film. Sans bouger, sans parler. Puis on sort et on en parle. Ou on écrit (une autre façon de parler disait Daney). Cette année à Venise, on n’a pas très envie de parler (au delà de quelques mots lapidaires). Et encore moins d’écrire. Personne n’a jusqu’ici fait preuve de passion, de véhémence, de conviction. Sauf MC. En un sens, son inguerrisable cinéphilie est enviable.

Essencial Killing

Il y a trois heures, queue immense devant la sala Darsena pour Essential Killing. Le dernier film de Jerzy Skolimowski. Avec Vincent Gallo. En combattant taliban. D’excellentes raisons d’être là.

Le film est tenu, fort, implacable. Une chasse à l’homme d’une heure trente sans un seul mot. Cette aphasie en fait un chef d’œuvre. Il donne à l’ennemi de l’Occident une absolue dignité, celle d’être une véritable altérité. Combien de fois ces dernières années avons-nous vu des films sur les années 1970 tomber dans le piège de la parole, dissoudre l’homme d’action en quelques formules piquées, peut être, à tel ou tel révolutionnaire. La délégation soviétique avait claqué la porte du festival de Berlin en 1978 pour protester contre Voyage au bout de l’enfer. Parce que les Vietcongs étaient représentés comme des sauvages sanguinaires déblatérant des mots incompréhensibles. Les Soviétiques se trompaient. Par cette distance abyssale, représentée par le langage, que Cimino met entre les soldats américains et leurs ennemis, il y a le début d’un processus de reconnaissance de l’altérité. L’autre n’est plus une imitation de soi-même, un indien bégayant quelques mots de sabir. Mais un vrai autre. Une autre langue, une autre éthique, lointaine, radicalement autre. Un autre qui a entièrement le droit de sa terre et de sa personne.

Revenons à Skolimowski. Son taliban est un être en fuite, violent, insaisissable. C’est d’abord une ombre dans une grotte. Tirant un missile dans l’obscurité, il tue un GI et deux businessmen bavards venus dans la région pour tenter d’en exploiter le sol, si j’ai bien compris. Puis il s’enfuit à pied. Fait prisonnier, il fuit à nouveau. Pendant les vingt premières minutes, dans une obscurité quasi complète, on parvient à peine à voir ses yeux, son visage couvert d’une barbe impressionnante. Lors du bref moment en prison, un officier américain essaie de l’interroger. Inutile. Rendu quasiment sourd par l’explosion d’une bombe, le prisonnier n’entend et ne comprend ni l’anglais, ni la traduction.

Et comme lui, nous n’en saurons pas plus. Quelques flash-backs nous font découvrir des clichés d’une femme en burqa et d’une école coranique. On sait uniquement ce qu’il fait. Il survit. Mange. S’enfuit. Tue. Essential comme Hegel : " l’homme est la somme de ses actions", un tueur. Rien de plus lointain de la morale, de la psychologie, de l’anthropologie que le film de Skolimowsky.

Un, cent, mille Skolimowski. Essential Killing condense et surpasse tout ce qu’on a vu jusqu’à maintenant. Le corps comme écran blanc dans Black Swan. Les forêts infinies et les cours d’eau de Silent Souls et Norwegian Wood. Les tentatives d’approche du monde post-colonial de Guest. A l’aune d’Essential Killer, toutes ces images ressemblent à des essais incomplets et dilettants. Un film dans lequel chaque plan, même le plus riche et le plus complexe, participe d’une économie essentielle : toute entière tendue vers un point de fuite unique, fermement tenu du début à la fin.

Skolimowski a une longue carrière. Dans ses vingt-trois films comme réalisateur, on trouve peu d’erreurs. Et surtout un film qui est à lui seul une époque, un continent : Moonlighting (Travail au noir, 1982). Il y était question d’un groupe d’ouvriers polonais immigrés à Londres pour restaurer la maison d’un riche, comme une reproduction en miniature de l’économie stalinienne au milieu de la City. Le mini rideau de fer qui séparait la maison du monde extérieur, avec un micro plan quinquennal d’un côté, et l’économie capitaliste de l’autre, était tenu par le langage. Le maître d’oeuvre (Jeremy Irons) étant l’unique à parler ce langage, c’était logiquement le seul à gérer le rapport entre les deux mondes. Le film n’était qu’une grande et capitale question de langue.

D’Essential Killing on reparle après une rencontre avec Skolimowski prévue mercredi si tout va bien. La piste principale du film semble clairement être l’inversion totale du paradigme entre le cinéma de la frontière de 1982, claustrophobique et bavard, et le monde tel qu’il apparaît aujourd’hui au cinéaste : une terre glacée et sans frontière. Avec un héros qui n’échangera jamais un mot avec un autre personnage. Accueilli dans une maison par une femme russe, muette. Qui le sauve puis l’envoie mourir comme un vieil indien dans les montagnes, sur un cheval petit à petit teint en rouge.

par Eugenio Renzi
dimanche 5 septembre 2010

Accueil > évènements > festivals > Venise 2010 > Quatrième jour : Essentiel