JPEG - 18.7 ko
spip_tete

Super 8 / La Planète des Singes : Le Commencement  de J. J. Abrams / Rupert Wyatt

Une éducation à refaire

double bill

2,2 / 7,7

1.

Sur le quai d’une gare déserte, en pleine nuit, un couple se sépare. Sous leurs accoutrements d’adultes, ceux qui se déclarent leur amour sont encore des enfants. La scène aurait sans doute quelque chose d’étrange s’ils n’étaient tous deux en train de jouer devant une caméra. Leur texte est écrit, leur position étudiée. Pas de place ici pour l’improvisation, le réalisateur sait ce qu’il veut : ajoutant une réplique, donnant ses dernières instructions aux acteurs, il a visualisé toute la scène avant l’ultime répétition. Bien plus jeunes que leurs aînés désignés, les héros de J. J. Abrams ont pourtant passé l’âge de s’amuser. Moins enthousiastes qu’ambitieux, ils n’auraient sans doute rien à dire aux rêveurs d’Explorers, des Goonies, ou d’E.T.. Maquilleur, artificier, cinéaste, acteur ou actrice hors-pair, l’équipe à laquelle appartient Joe n’est pas constituée d’aventuriers mais de professionnels. S’ils n’ont pas besoin de costumier, c’est que les habits de leurs parents leur vont naturellement.

A condition qu’il ait pu le constater, le phénomène aurait certainement intéressé le jeune savant de La Planète des Singes. Persuadé de pouvoir restaurer les facultés mentales d’un père retombé en enfance, le personnage incarné par James Franco a encore la naïveté d’espérer assister à un miracle. Moins scientifique qu’alchimiste, il est prêt à transformer son patient en cobaye, multipliant les vaccins jusqu’à ce que la magie ne fasse plus effet. Le laboratoire immense où il officie est d’ailleurs tout aussi opaque que celui découvert par les jeunes enquêteurs de Super 8. Il ne nous intéresse que pour l’accident qui peut y surgir, et la chance offerte par celui-ci : que chacun, devant l’évènement, retrouve la place qui est la sienne. Tout ce que l’on peut attendre du monstre intimidant surgi de sous la terre est qu’il mette fin à l’inversion des rôles, à cette attraction plus inquiétante qu’un singe qui parle et plus obscène qu’un septuagénaire se prenant pour un jeune garçon : le spectacle pitoyable d’adultes qui se déguisent en enfants.

2.

Revenir à tout prix en arrière ; l’obsession qui hante les deux films comporte sa part de vanité. Le chercheur et le cinéphile ont au moins cela en commun, la faiblesse de croire aux résurrections sur commande. Un peu de travail, beaucoup de méthode, et ce qui n’est plus renaît sous nos yeux, pour une durée limitée et déterminée à l’avance. Rompu aux couloirs du temps, J. J. Abrams ne pouvait hésiter à voyager dans la seule dimension qu’il lui restait à explorer : notre passé, ou plutôt notre enfance, dans une reconstitution historique avec références et modèles à l’appui. Car Super 8 est un film de l’après, dont l’après-générique possède son après-générique. La magie qu’il entend faire revivre est celle d’une époque bénie, et ce n’est pas un hasard si le film se passe en 1979 plutôt que de nos jours. Obligés de faire semblant d’y croire, nous devons pourtant admettre que ce monde merveilleux est derrière nous, et admirer le suranné du décor pour que le charme opère. A ce dilemme Super 8 propose la pire des solutions, celle qui exige que nous soyons rétrospectivement naïfs. Il faut bien être adulte pour savoir quelle chance c’est d’être encore un enfant. Pas étonnant ici que les prestations des jeunes acteurs soient aussi catastrophiques. Ils connaissent leur métier, eux aussi, et l’affectation de leurs scènes a peu à voir avec la maladresse qu’ils prêtent à leurs personnages, acteurs débutants du film dans le film. Présentés comme des singes savants, ils n’auront pas la chance de refuser de faire leurs tours. Alice, Charles et Joe ne sont pas seulement dressés à notre image : ils en savent autant que nous, et voient avec nos yeux. En même temps que des réalisateurs, ce sont les spectateurs idéaux du film dans lequel ils jouent.

Super 8 sacre l’ère des blockbusters cinéphiles, ceux que l’on peut apprécier en spectateurs avertis, dont on admire l’intelligence quand d’autres ne voient que le spectacle. Dès l’exposition, les plans larges de la bourgade sur la musique de Michael Giacchino nous intiment de nous sentir chez nous. Nous avons vu les mêmes films, et cela nous fait bien entendu des souvenirs en commun : nous ne pouvons que sympathiser. La plus évidente singularité de La Planète des Singes de Rupert Wyatt est de procéder de manière exactement inverse : plutôt que des clins d’œil au spectateur, les raccords avec le film original lui font plutôt des pieds de nez. Repoussées dans le coin d’un écran de télé, les images de l’expédition spatiale qui donne son point de départ à l’histoire originale ne sont pas là pour que nous les remarquions, mais pour que nous voyions que notre héros ne les remarque pas, et passe devant sans les voir. Nous n’espérons d’ailleurs pas que le savant se tourne vers elle : l’allusion ne nous intéresse pas, elle nous nargue. Cette fois, notre savoir ne nous sert à rien. Nous n’avons pas à faire semblant d’être dupes, mais avons le droit de nous méfier. La référence sert de cache, pas de règle du jeu. Réécriture volontariste de quelque grands succès des années 1980, le projet déroulé par Super 8 en est bien aux antipodes. L’allusion n’y est ni un jeu ni une blague, et séduit moins qu’elle ne flatte. Pas de plus naïf que celui qui aime savoir comment on le mène du bout du nez. Inutile de dire qu’on est loin de l’idéal de crédulité des films présentés en modèles, la seule trahison de J.J Abrams est d’avoir donner un héritage à celui qui n’en avait pas besoin. Le testament de l’ère Spielberg est en effet venu de son pape lui-même, avec Hook en 1993, profession de foi définitive et sans équivoque. Un père de famille a oublié qu’il était Peter Pan, et que le pays imaginaire où il a passé son enfance est à moins d’une heure de route : la magie est à portée de main, la seule chose à regretter est de ne plus avoir le temps de jouer avec.

3.

C’est l’histoire d’une éducation malheureuse, d’un homme qui découvre quand il croit enseigner. A peu de choses près, le scénario de La Planète des Singes version 2010 pourrait être celui d’un film de Fuller. Les scènes dans le refuge, prison archaïque propice aux évasions nocturnes, ne sont ainsi pas sans évoquer White Dog (1982), dont le film inverse l’itinéraire : ici, c’est la violence qu’il faut réapprendre, pas la tolérance. La mise en situation est aussi rapide qu’elle est lente dans Super 8 : en l’espace d’un quart d’heure, le singe César a eu le temps de naître et de devenir orphelin, de se faire adopter et de commencer d’inquiéter. Là aussi, on retarde l’apparition du monstre, même si nous n’avons pas payé pour ça. Soucieux d’emprunter tous les passages obligés, J.J. Abrams en fait lui une gageure, et s’efforce de faire durer le plaisir. On sait que le cas est grave, et le temps que les héros s’expliquent, il n’est plus la peine de dire que l’on se comprend. Nous avons pensé la même chose, et n’attendons plus d’eux qu’ils donnent forme et contours au mystère pour que l’effet déceptif soit total. La difficulté est plus évidente encore dans La Planète des Singes : Le commencement : l’issue du combat est connue dès le départ, c’est le défi du prequel. Au lieu de nous délecter de la compréhension progressive des personnages, avec yeux ébahis à l’appui, le film fait cependant mine de repousser la révélation par une mine de petits incidents. S’inscrivant dans le quotidien, ceux-ci nous prennent en défaut : ce que nous voulions survoler devient la matière même du récit. Nous sommes presque autant en retard sur l’action que ce jeune savant qui n’a manifestement jamais vu le film avec Charlton Heston.

A la rééducation physique du chimpanzé, qui retrouve réflexes et gestes animaux dans l’emprisonnement, s’est superposée la rééducation intellectuelle de son maître, interrogé par celui qu’il considérait comme sa créature. La même association curieuse transfigure le personnage du père qu’interprète John Litgow, récupérant sa vigueur d’antan en même temps que ses capacités intellectuelles. L’élixir de jouvence est un produit dopant, et donne lieu à de véritables situations de comédie. C’était déjà, en 1953, le ressort de Monkey Business, où Cary Grant se transformait en garnement incontrôlable après avoir ingurgité la potion du rajeunissement miracle, se faisant du même coup administrer une leçon de sagacité par un chimpanzé de laboratoire. L’idée-force du film de Rupert Wyatt est d’imaginer que le produit fonctionne réellement. Le postulat est simple, mais rend caduque l’alternative posée par une simple inversion des rôles. Entre l’enfant adulte et le singe savant, le film invente donc un personnage tiers : ce curieux héros auquel le génie scientifique donne un pouvoir illimité avant de l’obliger à devenir totalement passif, et simple spectateur du retentissement de son œuvre. L’aventure de cet homme qui regarde trop derrière lui pour voir ce qu’il a devant les yeux pose alors une question simple : pourquoi vouloir revivre un âge d’or quand nous avons encore l’âge d’apprendre ?

par Arthur Mas, Martial Pisani
mardi 6 septembre 2011

Accueil > actualités > critique > Une éducation à refaire