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68 Mostra internazionale del cinema di Venezia

Crie-moi un requiem

On a connu Sion Sono en habitué du Forum de Berlin. Cette année, il était à la Quinzaine, avec un film très au dessus de la moyenne de la sélection. Il enchaine avec Venise, où il entre par la porte principale.
La place “naturelle”, pour ce cinéaste excessif et peu conventionnel, aurait été Orizzonti. Mais l’intelligence de Venise a toujours été de rompre avec les habitudes et de tromper les règles. Pas systématiquement - ça annulerait le coup. Pas pour des films à cheval entre mainstream et underground. Chaque année Müller choisit pour la compétition un ou deux films, qui semblent a priori parfaits pour la sélection parallèle – qu’une grand partie du public et de la presse ne suit jamais. Rusé et réussi.

Sumida ! Sumida ! Si vous cherchiez un cri pour le prochain siècle, le voici. Comment l’émettre ? Prenez une jeune fille japonaise, assez mignonne, un peu rêveuse. Mettez là dans son collège, à deux bancs de distance d’un jeune homme, japonais lui aussi, ressemblant (c’est important) au pasolinien Ettore Garofalo (le héros de Mamma Roma). Lui, il se moque de l’école et de la rhétorique du prof qui appelle la jeunesse à un effort collectif et à un épanouissement individuel à la fois. Quelque chose de maoïste (que milles fleures éclosent) avec une touche occidentale (chaque fleure est unique). Il n’est pas d’accord Sumida. il veut se ternir tranquillement dans un commerce de location de bateaux, il veut être ordinaire, le crie très fort, comme un soixanthuitard. Elle, elle lui fait écho, tout aussi fort. Dans sa chambre, elle inscrit les propos de Sumida sur des dadzibaos. Elle est complètement amoureuse de lui. Lui aussi, mais il ne le sait pas (encore). Au vrai, Sumida ne va pas très bien. Va-t-elle réussir à le sauver ?

Hizumi adapte un manga. L’action se passe presque entièrement près d’une paillotte au bord de l’eau qui sert à la fois de demeure pour Sumida et sa mère, d’abri pour un petit groupe de réfugiés de Fukushima et de bureau du petit commerce de location de bateaux. Les gens ne cessent pas de venir et de partir. La jeune amoureuse, la mère alcoolique et prostituée, le père violent qui souhaite la mort de son fils pour récupérer l’argent de l’assurance et Sumida lui même.

Autre figure revenant à plusieurs reprises : un travelling sur les ruines du tsunami accompagné du Requiem de Mozart et, en surimpression, un bruit de compteur Geiger. Le film tient tout entier dans cette entre-deux, le mélodrame pasolinien relooké manga d’une part, le requiem radioactif post-Fukushima de l’autre. C’est même un jeu au carré. Chaque côté travaille un ton différent. Le requiem et le mélo-manga est à son tour hybridé par une tonalité farcesque. C’est au niveau de la farce que les liens entre les deux régimes d’image du film se tissent. Imaginez deux hommes face à face. Ils ne se parlent pas. Ils se regardent. Sur les épaules de chacun, il y a un enfant. Ce sont les enfants qui communiquent. Le film de Sono Sion est bati de la sorte. Les images de Fukushima ne parlent pas directement à celles de Sumida. Ce serait trop gros, trop vulgaire, trop adulte. Mais chaque partie porte sur ses épaules une autre image. Le travelling sur les débris du tsunami, porte celle, métaphorique, de l’état moral du Japon. L’image de Sumida et de son amoureuse, que les parents respectifs veulent morts, porte celle de la jeunesse japonaise sacrifiée par les grandes personnes. La rencontre entre les deux parties du film se fait au niveau de cet échafaudage métaphorique. Là haut, sur les notes de Mozart, elles s’harmonisent de manière naturelle et légère, l’une devenant le miroir de l’autre.

Sion tape très très dur sur son héros. Il lui met d’emblée un revolver dans la main et n’a de cesse de le pousser au bord du précipice. Il s’agit pourtant du film le plus ouvertement optimiste du festival. On sort en criant Sumida ! Sumida ! En courant et en levant le poing.

par Eugenio Renzi
mercredi 7 septembre 2011

Japon ,  2011

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