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68 Mostra Internazionale d’Arte Cinematografica

Sans mélancolie

Comment un protestant à Cannes et un catholique à Venise peignent-ils l’Apocalypse sans religion ? Ferrara, avec 4:44, après Lars von Trier dans Melancholia, filme la fin du monde. De prime abord, les tableaux ont quelques ressemblances, mais il ne faut pas s’y fier.

Chez Ferrara aussi, la fin du monde est le moment du repli sur la sphère privée. C’est une chose que l’on vit avec les siens, comme Thanksgiving. Au château doté d’un golf 19 trous, peuplé d’une équipe d’acteurs célèbres et d’autant de chevaux, succède plus modestement un loft New Yorkais où se trouvent Cisco (Wilhelm Defoe) et sa jeune compagne Skye (Shanyn Leigh). Mais l’idée reste la même. Comme l’annonce le journaliste qui achève le dernier journal télévisé : je ne vais pas rester à vous parler toute la nuit, c’est l’heure où tout le monde doit retourner auprès des siens. Skye dit adieu à sa mère (« I am happy you’ve been my mother »), Cisco parvient à joindre sa fille et à s’engueuler une dernière fois avec son ex, à saluer ses amis musiciens qui passent leurs dernières heures à jouer (« go on doing what you’re doing man »), avant de s’appliquer à "être avec" sa compagne (« Be with me », demande-t-elle). Ce resserrement sur la scène intime amène une question que les deux réalisateurs semblent tenir à poser : reste-t-on lucide pour accompagner les siens dans leurs derniers instants ou est-on tenté de s’épargner l’approche de l’inéluctable – par le suicide ou par la drogue ? Cisco incarne cette deuxième option : ancien drogué sevré, sa nervosité croissante suggère que la tentation de s’assombrir de nouveau la conscience s’accroît. Ferrara, comme Lars von Trier, fait ainsi le récit moral de la réussite, par un personnage qui ne semble pas de prime abord le plus fiable, à faire face au rendez-vous avec la fin de toutes choses.

Maurice Scherer l’a noté à propos des portraits croisés d’Ingrid Bergman par Hitchcock (Under Capricorn) et Rosselini (Stromboli) : une mise en scène catholique et une mise en scène protestante s’opposent souvent comme un abandon à l’extériorité et une plongée dans l’intériorité. L’égal repli sur la sphère privée, dans 4:44 et dans Melancholia, semble déjouer ce diagnostic. En fait non. C’est sans compter que la question de l’enregistrement est modifiée par l’état présent de l’humanité numérique. Là où le cinéaste danois fait un usage un peu contrit d’internet (Charlotte Gainsbourg doit se cacher pour s’informer sur la course de la planète menaçante et finalement se rabattre sur le joli outil médiéval confectionné par son fils pour en mesurer l’approche) et réduit véritablement la fin du monde au huis clos introspectif entre ses personnages, Ferrara offre à la retraite de siens toutes les capacités de connection vers le monde extérieur que fournit notre temps : leçons de bouddhisme sur Ipad, interview du Dalai Lama sur Macbook, conversations multiples sur Skype. C’est en cela que Ferrara retient la leçon de Romero dans Diary of the Dead. A l’heure où tout corps humain est prolongé par un dispositif d’enregistrement, tout ce qui se passe est immédiatement capturé par les créatures qui peuplent le monde, et cela relève le cinéma d’une part de sa tâche. Le monde est déjà là, sur Youtube. C’est ainsi que parviennent, de tous les coins de la planète, les images des dernières heures de l’homme. La fin du monde sera sur Dailymotion, sur Skype. Ou pourquoi pas sur Chatroulette. La chambre est une fenêtre ouverte, en prise directe sur l’extérieur. Dès lors le recours constant à la terrasse ouvrant sur la rue New Yorkaise n’est qu’une fenêtre de plus, parmi toutes celles qui peuplent déjà le loft, sous toutes les formes numériques possibles.

Profitant de l’accalmie qui commence à régner sur le Lido dans l’attente de la délibération du jury, nous écrivons ces lignes au premier étage du Palazzo Fortuny, dont l’atmosphère sombre, noire, rouge, rappelle étrangement l’ambiance que Ferrara a donné au loft de Cisco et Skye. Il s’y trouve une exposition, TRA. Edge of Becoming, qui accumule des œuvres de toutes époques, de toutes cultures, tout simplement dispersées comme dans la demeure de leur propriétaire, au mur, toiles et écrans plats, sur des commodes, dans des bibliothèques, sur le sol, sans étiquette et sans autre ordre que le caprice ou le goût du maître des lieux – un peu comme les morceaux de monde récoltés sur les divers écrans digitaux dont se sont entourés Cisco et Skye. Ici, on s’assoit sans le savoir entre une petite toile de Kandinsky et un Janus équatorien du deuxième millénaire avant J.-C., qui viennent sans être annoncés, disponibles à un rapport de familiarité qui précède leur réputation, leur titre, leur histoire - on peut néanmoins, si l’on veut se munir d’un petit livre où les pièces du palais ont été dessinées avec leur contenu, reconstituer le Musée, mais cela passe par la médiation du livre, que l’on consulte assis dans un canapé, au milieu de la prolifération des choses. Il y a ce tableau dans un coin de la pièce où nous sommes assis : Eugenio me fait remarquer qu’on dirait une représentation de la pièce où nous sommes. Vérification faite dans le livre, il s’agit d’un tableau de Mariano Fortuny, représentant son atelier, chez lui donc, où nous sommes. C’est une longue pièce rectangulaire, étirée, au fond de laquelle un rai attire l’œil, semblable en cela au loft de 4:44, au fond duquel Skye elle aussi peint dans la lumière. Le film de Ferrara est le portrait d’un atelier, mieux, l’enregistrement de l’œuvre en train de se faire. Nous voyons Skye faire plusieurs toiles, sur le sol, depuis la première couche du fond jusqu’au séchage.

C’est bien là la politesse de ce Ferrara, de nous laisser ainsi circuler au milieu des choses qui peuplent une retraite humaine et y signalent l’empreinte de toute l’humanité, en nous permettant de nous les rendre familières, ou de les redécouvrir, si nous les connaissons déjà.
Lorsque l’heure vient de partir, Skye et Cisco, allongés sur une toile encore fraîche qui leur fait comme une auréole, n’auront été qu’une interface pour nous connecter à cette humanité multiple, pleine de ses images et de ses visages, de ses mots et de ses œuvres, qui s’en va.

par Arnaud Macé
vendredi 9 septembre 2011

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