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FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE ROME

Rencontre avec Liu Bingjian

Unique film chinois présenté lors du festival de Rome édition 2010, Bei mian de Liu Bingjian est parvenu à saisir ce qui est aujourd’hui l’image centrale de l’histoire récente de la Chine, de la Révolution Culturelle à ce qu’elle est maintenant : la reproduction – infinie – du visage de Mao. Avec ou sans ses traits, sur du bois ou sur la peau, objet de réélaboration constant de l’art contemporain, objet de convoitise dans les folles ventes aux enchères du monde des collectionneurs. 背面, Bei mian, a une signification beaucoup plus nuancé que The Back, titre choisi pour l’international : il pourrait signifier l’arrière du visage, un paradoxe qui illustre parfaitement le statut schizophrénique du personnage principal du film, qui porte le portrait du Président tatoué dans le dos.

J’ai rencontré le réalisateur Lui Bingjian dans le nommé « espace Hag » du festival, sorte de kiosque austère en préfabriqué dans lequel on ne sert que du déca. Se déplaçant entre les différentes tables et chaises en faux bois, Liu Bingjian montrait quelques signes d’impatience devant la longue série d’interviews qu’il allait devoir endurer. Merci à Elena Pollachi, professeur de langue chinoise et de cinéma à l’université de Ca’ Foscari à Venise, qui a permis la sélection du film et nous a ici servi d’interprète.

INDE : Dans le roman de Jing Ge, Huapi (画皮, littéralement « peau peinte ») la Révolution Culturelle et le culte de la personnalité de Mao servent de fond à une histoire d’amour. L’adaptation cinématographique inverse le rapport, le fond se retrouve au centre de l’histoire.

LB : Oui, quand j’ai lu le roman, il y a dix ans, le fait que l’histoire d’amour se passe dans un tel contexte m’avait marqué. Mais, entre temps, dix années sont passées et j’ai plutôt tenté d’insérer des évènements personnels dans cette histoire. Le film que vous voyez aujourd’hui est une réflexion personnelle sur la Chine contemporaine.

INDE : Quelle influence a eu sur vous la Révolution Culturelle ?

LB : Je suis né au début des années soixante ; quand la Révolution Culturelle est arrivée, j’allais à l’école, j’étais encore enfant. A l’époque, je peignais sans cesse. Mais ce que je voyais autour de moi, les images qui étaient sur toutes les couvertures des cahiers, sur n’importe quel support, ça n’était jamais autre chose que des portraits du président Mao. Du coup je me suis mis moi aussi à la peindre. C’est un souvenir très fort qui est resté, tout comme cette sensation menaçante qu’en cas de mauvais dessin de Mao, si je me trompais sur un détail de son visage, si je le déformais d’une quelconque façon, on m’aurait couvert de reproches. Je vivais dans une sorte d’obligation inconsciente. A cet âge, la peinture est forcément spontanée, naturelle. C’était d’ailleurs la seule chose qui m’intéressait, je ne lisais pas de livres, je ne connaissais rien d’autre. Mais voilà, je n’étais pas libre. Quand j’ai quitté l’Anhui, la province où j’ai grandi, pour Pékin afin d’étudier à l’Académie de Cinéma, j’ai eu envie de raconter ces souvenirs par le biais du cinéma et de parler de ce qu’avait été mon passé. Si pendant un temps il m’était naturel de peindre, ensuite il m’est devenu naturel de faire du cinéma en cherchant à raconter ma formation biographique et artistique. A l’époque de la Révolution Culturelle, beaucoup d’histoires circulaient et on entendait des gens raconter comment ils s’étaient fait coudre sur la peau l’image de Mao. Ce qu’on voit dans le film, l’histoire du tatouage était en réalité quelque chose qu’on entendait beaucoup.

Bei mian parle d’une obsession, le culte maoïste de cette période et comment ce culte s’est incrusté dans ma mémoire, comment il m’a conditionné. Aujourd’hui il s’est transformé en autre chose, un culte pour le pouvoir économique et l’enrichissement, une nouvelle obsession pour les Chinois, qui crée un malaise chez les gens et provoque une forme d’irrésolution dans leur intériorité.

INDE : L’obsession de la reproduction des images de Mao est la clé du fim, l’élément central au niveau symbolique, mais également d’un point de vue narratif et visuel. C’est presque la recherche du tableau parfait. Un antiquaire tente par tous les moyens de mettre la main sur le portrait, surcôté, de l’ex Président, tatoué dans la chair, mais beaucoup d’artistes contemporains continuent à retravailler le visage de Mao, comme une sorte d’obligation de répétition post-warholienne. Pourquoi l’obsession s’est ainsi transformée ? De quoi s’agit-il ? D’un exorcisme ? D’une blague ?

LB : C’est surtout un jeu conditionné par les règles du marché, qui marchandise tout à partir de Mao. Dans mon film je cherche à montrer comment cette obsession est devenue objet d’enchères. Les toiles que vous voyez dans Bei mian sont l’oeuvre d’un très bon ami peintre.

INDE : L’éclairage donne l’impression d’être extrêmement naturel. C’était la première fois que vous tourniez en numérique ?

LB : Oui, tous mes films précédents étaient en pellicule, mais cette fois le numérique m’a permis de tourner avec beaucoup plus de liberté et de travailler dans des situations particulières. La dernière partie du film est tournée dans une zone qui dépasse les 5000 mètres d’altitude. Il était nécessaire d’être le plus léger possible. Concernant la lumière, j’ai essayé de garder un maximum de réalisme. Pour toutes les scènes d’intérieur la lumière est artificielle, mais nous avons fait en sorte qu’on le remarque le moins possible, alors que dans les scènes d’extérieur, l’idée était de garder la lumière naturelle. Pour tout vous dire, j’avais déjà tourné un autre film en numérique, un film de travail pour me préparer à celui-ci.

INDE : Alors que votre film est tourné en Chine continentale, il est produit par deux sociétés basées à Hong Kong, CS Production et Apsara Pictures, et a pour coproducteur la société française Rouge International. Pourquoi ? Avez-vous eu des difficultés pour trouver des producteurs dans le Mainland ? Et comment voyez-vous le mouvement centripète de différents réalisateurs hongkongais, comme John Woo par exemple, qui ont commencé à travailler avec des productions de Chine continentale ?

LB : Ceci me parait être une conséquence et une confirmation que la Chine est devenue un des acteurs majeurs de la scène internationale, à tous égards d’ailleurs. Ainsi, ces jeunes occidentaux qui se retrouvent à Pékin, à Shanghai et vice versa, ainsi le cinéma d’une certaine façon semble être sorti des confins pour aller droit sur le devant de la scène mondiale. Il est clair que mon film a un thème typiquement chinois. Mais par chance, j’ai rencontré ces producteurs hongkongais et français qui ont bien voulu le soutenir. En vérité au moment du développement du film il y a eu des interlocuteurs chinois qui voulaient investir, mais cela a finalement été plus simple de collaborer avec ces maisons de production, parce qu’elles me permettaient une plus grande liberté et la possibilité de rendre mon discours plus clair.

INDE : Votre film est en effet un film politique qui s’inscrit pourtant dans le contexte d’un cinéma de genre, en particulier celui du thriller. Or dans le cinéma chinois de ces dernières années s’est ouvert une phase absolument nouvelle, celle du cinéma de genre justement. On a vu différentes tentatives de comédies ou de films d’horreur par exemple. Vous avez l’impression que votre film s’inscrit dans cet élan ?

LB : Oui c’est vrai que ces dernières années le cinéma chinois a produit des films qui peuvent être définis par genres, de l’horreur à la comédie en passant par la thriller. Moi avec Bei mian j’ai tenté de garder mon style personnel, d’avoir un point de vue d’auteur mais aussi de rendre le film compréhensible et accessible à un public qui ne soit pas uniquement chinois ; un spectateur qui pourrait, d’où qu’il vienne, comprendre ce que je veux raconter.

Ce que je crains avec le cinéma chinois contemporain et surtout de genre, c’est que l’objectif premier soit surtout de faire des entrées, que ce ne soit donc plus un processus créatif, mais plutôt la production de produits de marché.

INDE : Comme vos précédents film, Bei mian est également un film indépendant. Si on devait tracer une carte du cinéma chinois, qui va du cinéma commercial à celui d’auteurs enrôlés comme Zhang Yimou, où vous situeriez-vous ?

LB : Je pense que la situation du cinéma chinois contemporain peut se comprendre seulement si on la met en relation avec la société chinoise contemporaine. Bien évidemment, l’influence du cinéma hollywoodien des dernières années, et l’importance de l’idée de marché ont déterminé la nécessité de réaliser des films toujours plus compétitifs, et donc des productions toujours plus importantes. Si l’on regarde qui investit dans le cinéma, il ne s’agit jamais de société strictement cinématographique, mais d’entreprises extérieures au domaine. Le cinéma national, celui qu’on appelait chinois, se retrouve dans une situation où d’un côté il essaie d’imiter, d’aller dans la direction de Hollywood, sans évidemment savoir comment faire, et dans le même temps, il ne parvient plus à trouver sa propre identité. Ceci est intimement lié au fait que la nécessité de trouver de l’argent, puis celle de montrer que le film en rapporte détermine tout le processus de production. Il y a aujourd’hui une obsession du box office, mais ça ne sert à rien de courir après l’argent si on ne fait pas attention au revers de la médaille, si on ne se demande pas au préalable pourquoi on fait des films. Si l’unique objectif d’un film est de faire de l’argent le cinéma lui-même perd de son importance.

par Alessandro Aniballi
samedi 30 octobre 2010

Chine ,  2010

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