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Festival Paris Cinéma 2011

Compte-Rendu

Le P.C. est populaire. Il s’adresse moins aux critiques, qui ont déjà vu une bonne partie des films ici et là, qu’aux spectateurs et cinéphiles parisiens, auxquels il propose autant une programmation qu’un best-of des grands festivals, surtout Cannes, et quelques bonnes rétrospectives. N’empêche, c’est aussi pour ceux qui écrivent l’occasion de revenir sur certains films, d’en reparler cette fois-ci sans tenir compte du cadre des sélections dans lesquelles on les avait abordés la première fois.

Polisse de Maïwenn 2.1

Le moins qu’on puisse dire est que Polisse n’est pas bon. Le public de la salle 2 du Gaumont Opéra, dans laquelle nous sommes in extremis reversés, doit patienter environ une heure avant de voir. La tension est grande, le film fait rire. On ignore si les qualités des scènes sont le fait de l’énonciation ou du melting-pot d’acteurs (le duo de choc Nicolas Duvauchelle-Karole Rocher, Marina Foïs en féministe borderline ou Karin Viard qui prolonge son rôle cabot du dernier Klapisch). Un soir devant le vendeur de kebabs, Fred (Joey Starr, par ailleurs vraiment très bien) interpelle la photographe Melissa (Maïwenn), venue suivre les agents de la Brigade des mineurs. Il lui hurle dessus en demandant avec insistance quelle est l’utilité réelle de son travail de prise de vue, et lui reproche de ne pas prendre les “bons moments”, de ne déclencher l’obturateur que lors d’instants de pause et d’inertie. Mélissa ne répond pas. Maïwenn non plus. Le ton se veut à la fois dedans et dehors. Pris dans l’étau de la fausse légèreté du documentaire caméra-épaule, les scènes de comédies braillées ou hystériques sont épuisantes, et la ruse d’un cinéma qui révèle son cynisme et sa grossièreté à ses deux extrémités – ouverture sur la chanson de Casimir, l’ïle aux enfants, illustrée par des images de gosses jouant dans la rue – et fermeture sur un montage parallèle atroce entre un gamin abusé remportant un concours de gymnastique et le suicide d’une des agents de la brigade. Tout ça au ralenti, évidemment. À force d’entendre des personnages hurler en permanence, on finit par ne plus vouloir prêter l’oreille qu’à ceux qui chuchotent.

2 Juillet

La Ballade de Genesis & Lady Jaye de Marie Losier.

La compétition s’ouvre avec un film dont nous avions rendu compte pour le 33ème Cinéma du Réel, notamment par un entretien avec Marie Losier par Noémie Luciani. La première impression est celle d’une oeuvre brouillonne. Sur le chemin du retour à la maison, une évidence : c’est un cinéma de tatônnement, attaché à ses images – le trait mélange la vidéo et le Super 16. Le portrait des deux amants, Genesis P-Orridge et Lady Jaye, amoureux et fragile, ne peut être que guidé par l’instinct, le hasard, et une forme d’éphémère. En creux, un portrait de l’art indépendant U.S. – origine de la musique industrielle, rock, art de la provocation et expérimental.

Curling de Denis Côté

5.0

Ni complètement raté, ni enthousiasmant, Curling développe un programme mécanique, celui du savoir faire artisanal du cinéma indépendant. Jean-François Sauvageau (Emmanuel Bilodeau), homme taiseux qui vit à la fois dans le monde et à l’écart de celui-ci. Cumulant deux boulots dont il se satisfait, il est à la fois dans le refus et l’incapacité à s’ouvrir à quiconque. Il ne scolarise pas sa fille et n’a pas de distraction, encore moins d’amie. Sa femme est en prison et sa seule préoccupation concerne la sécurité et le bien-être de de sa fille Julyvonne (Philomène Bilodeau). Ce point de départ est l’occasion de décalages : dans une ambiance sinistre d’après repas, le père propose à Julyvonne d’écouter un disque, mais c’est d’avantage pour prendre la pose et filmer les personnages cloués dans le canapé lors du plan suivant. En caméra fixe, bien sur terre, les personnages sont pourtant observés avec hauteur. Attrait du pittoresque. Rien ne s’explique et les personnages restent flous jusqu’à la fin. La fille croise un tigre et des cadavres dans la forêt enneigée, tandis que le père cache le corps d’un enfant mort trouvé sur le bord de la route. L’annonce d’un programme sportif se réalise en soixante secondes chrono. Soit un spectacle choisi parmi d’autres sur glace, autant par sa fluidité esthétique que son aspect vintage mais ringard – sport que peu de monde regarde et dont quasiment aucun spectateur ne connaît les règles.

04 juillet

Hospitalité de Koji Fukada

1.8

On entend à droite à gauche associer Hospitalité à Théorème de Pasolini, et Fukada à Rohmer, à Hong-Song Soo, à Ozu. La comparaison est cruelle. Un couple voit un homme s’incruster dans son imprimerie. Après avoir quémandé du travail au patron, il ouvre envahi par une épouse blonde, insupportable, et européenne, puis des dizaines de personnes, cousins, amis, connaissances de toutes les nations. Tout finit évidemment en fête – on ose dire partouze tant le film développe une vision rance et étriquée de la sexualité, entre humour infantile et fausse pudeur. On aurait rien contre Hospitalité si 1. il n’était pas aussi médiocrement mis en scène (dans un espace aussi restreint, pourquoi découper autant ?) 2. il n’était pas aussi mesquin : l’arrivée de la femme du squatteur est de toute évidence faite pour renverser les clichés racistes, mais le film se satisfait avec suffisance de cette posture. Dans la salle, les festivaliers et le public ont beaucoup ri. C’est drôle comme un pneu crevé.

Sur la planche de Leïla Kilani

7.1

Si la majorité des films français avaient la force et la précision de Sur La Planche, on n’aurait pas trop à se plaindre. Une colère sourde l’anime. Pourtant, il y a quelque chose de perturbant dans la voix off de l’héroïne Badia (Nouzha Akel). La scansion hip-hop de la voix féminine, la rugosité de la langue, sensuelle et urbaine, est détachée du bain réaliste – éternelle caméra épaule. Les codes appartiennent au polar. Mais il en oublie les contraintes pour filmer les post-adolescentes brûlantes de rage et de désir. La comédienne principale balaie l’image comme un tornade. On est à la fois bercés par elle, mais aussi agacé par ses stases, par son agressivité et ses diatribes commentant sa propre vie, ses gestes répétés – ouvrière qui nettoie les crevettes à la chaîne, et qui en enlève l’odeur persistante en frottant frénétiquement un citron contre sa peau. L’entêtement de ce personnage à la limite de la psychose n’est pas sans rappeler la méthode Dardenne des débuts : des gens qui foncent tête baissée. La ville de Tanger est trop peu montrée et exploitée par le drame. Les dialogues se resserrent toujours autour de la peau et du visages des actrices.

05 juillet

Voltiges de Lisa Aschan

3.3

Plans secs, rigides, tirés à quatre épingles. Ambiance généralement glauque. La copie est d’ailleurs dégueulasse. Lors du débat, la réalisatrice décrit son film comme un western. Comme s’il suffisait de placer dans le champ des chevaux, une carabine qu’utilisent les deux jeunes filles, des bottes de foin qui roulent au rythme des claquements du vent.

07 juillet

The Prize de Paula Markovitch

6.9

Le résumé a de quoi faire peur. Une enfant de 8 ans vit recluse dans une maison au bord de la plage avec sa mère dépressive qui lui cache des informations importantes sur la situation de son père. “Si on te demande à l’école, tu diras à la maîtresse que ton père vend des rideaux”. The Prize a tout pour agacer : jolis plans, musique dissonante, temps quasi réel. Or quelque chose finit par atteindre. Paula Markovitch ne cède pas à la lourdeur d’une parabole sur le régime des colonels : plutôt comment l’enfant qu’elle était à cette époque incarnée en Cecilia Edelstein (Paula Galinelli Hertzog) a vécu ces années de terreur. Le cinéma argentin ne cesse évidemment d’évoquer la dictature. C’est d’ailleurs une histoire d’ordre et d’autorité. Cécilia est partagé entre l’austérité de l’école et les espace de jeu et de liberté sur la plage où elle passe ses meilleurs moments : ne rien faire, jouer avec son amie en sortant de l’école, dresser un chien. L’enfant dirige autant qu’elle est dirigée. Le noeud dramatique vient de l’écartèlement entre la folie de la mère et l’autorité qui la manipule. L’intelligence du film est de ne pas donner de précisions du contexte. Le spectateur peine à situer le film dans les années 70 tant le démon hante encore ce cinéma. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas sans poser problème. Comme si la forme butait constamment sur ce choc temporel.

08 juillet

Circumstance (En Secret) de Maryam Keshavarz

1.1

Après la projection du film, s’est déroulé lors du traditionnel débat un vif échange entre la réalisatrice Maryam Keshavarz – d’origine iranienne, mais américaine – et une personne du public qui se demandait avec véhémence depuis combien de temps elle n’avait pas mis les pieds en Iran. Il faut préciser avant tout que Circumstance a été tourné au Liban, puisque la production n’avait pas l’autorisation de filmer sur le sol iranien. La violence de l’interpellation peut choquer, elle n’en est pas moins légitime. De réalité, le film n’en a cure. Il se prétend charge contre l’intégrisme du régime en place, via le portrait d’une famille qui implose sous le poids de la contrainte morale. Deux jeunes et jolies amies, Shirin et Atafeh (Sarah Kazemy et Nikohl Boosheri), découvrent leur amour l’une pour l’autre. Elles ont envie de vivre leur jeunesse comme des consommatrices occidentales, tout en opposant leur corps et leur liberté sexuelle comme défi à la répression. Un beau matin, Mehran (Rezo Sixo Safai), le fils prodigue musicien revient. Les parents, intellectuels aisés autrefois révolutionnaires, voient d’un oeil méfiant le revirement du fils : un ex-toxico qui devient subitement fou d’Allah et intègre la police des moeurs par magie. Ce pitch vaguement sulfureux commence d’abord par se lover dans une suite de clips (la belle Shirin se fait des films : musique langoureuse et porno soft). Au fil du récit, apparaissent des images de caméra de surveillance que Mehran utilise pour observer le manège amoureux de sa soeur et de Shirin, devenue entre-temps sa femme. Les images pixélisées finissent par tout contaminer – point de vue, modes de récit, à base de ranlentis et de morceaux musicaux montés. Faussement lynchienne, la piste des images numériques glisse vers le mauvais téléfilm. C’est au fond, pour la réalisatrice, une manière de reconnaître sa dette envers la vulgarité du petit écran. La veille, je découvre Ceci N’est Pas Un Film de Jafar Panahi, et je me dis que ce cinéma de l’écoute pourrait lui opposer une réponse cinglante comme film combattant la censure. Soit celui d’un cinéma qui ne fait pas de la répression une image vendeuse et publicitaire, mais articule au contraire sa démarche sur les moyens de la contourner, et s’interroger sur la possibilité d’un film.

par Thomas Fioretti
vendredi 15 juillet 2011

Palmarès 2011 :

Prix du Jury : La Guerre est Déclarée (Valérie Donzelli, France).

Mention Spéciale du Jury à Sur La Planche (Leïla Kilani, Maroc)

Prix du Jury Blog-web : La Guerre est Déclarée (Valérie Donzelli)

Prix du Jury Étudiant : The Prize - El Premio (Paula Markovitch)

Prix du Public : La Guerre est Déclarée (Valérie Donzelli)

Compétition internationale

The Ballad Of Genesis & Lady Jaye (Marie Losier, États-Unis – France, 2011, 1h12)

Hospitalité - Kantaï (Koji Fukada, Japon, 2011, 1h36)

Circumstance - En Secret (États-Unis – Iran – Liban, 2011, 1h45)

La Guerre est Déclarée (Valérie Donzelli, France, 2011, 1h40)

Curling (Denis Côté, Canada, 2010, 1h32)

The Prize - El Premio (Paula Markovitch, Mexique – France – Pologne – Allemagne, 2010, 1h47)

Voltiges - She Monkeys (Lisa Aschan, 2011, Suède, 1h24)

Sur La Planche (Leïla Kilani, Maroc – France – Allemagne, 2011, 1h46)