JPEG - 175 ko
spip_tete

Habemus Papam  de Nanni Moretti

Les bébés du Vatican

Amittimus patris

6.0

Sur le papier, c’est son film de la maturité, voire de la sénilité : un grand spectacle (et une grande production Cinecittà) sur un grand thème (pas l’église, encore plus grand : la douleur de vivre). Au fond, il s’agit d’un film mineur, voire enfantin, voire freudien. Au fond, tout cela est, évidemment, et comme d’habitude, d’une cohérence insupportable. Dans la psychologie, il n’y a pas de hasard. Dans le cinéma de Moretti, il n’y en a plus.

Moretti continue sa grande encyclopédie italienne : après la géographie (Caro Diario), la radioscopie politique élargie (Palombella Rossa, Aprile, Il Caimano), l’histoire cinéphile (tous les films), il se (re)tourne vers la religion (il y avait déjà eu La Messa è finita). Quant à la psychanalyse, elle est incarnée par Moretti en personne. Notre docteur barbu part d’un traumatisme singulier pour dessiner un encéphalogramme social. D’où un film multiple, hétérogène, traversé par des lignes inégales, bref, claudiquant, ce qui ne l’empêche pas de marcher tout droit.

L’objet, ou l’ossature du film, c’est l’Église, sous l’aspect ecclésiastique : la communauté des fidèles, le re-legere, le lien. La question de la foi ou celle de la machine politique se cachant derrière l’étendard de la croyance sont totalement absentes, ce qui fait que le film n’est ni athée, ni anticlérical, puisqu’il ne pose tout simplement pas la question.

Toute église, tout assemblée, marche sur deux jambes. L’horizon métaphysique d’une part, l’organisation pratique de l’existence de l’autre. Parole et action. Image et vie. Promesse d’un monde à venir et actualisation de ce monde dans le présent. Cette démarche était bien présente dans Palombella rossa, film sur la crise (et la renaissance possible) de l’église communiste. Le film avançait dès lors sur deux terrains frontaliers : la piscine et le bord. Un terrain pour agir, lutter. Un autre pour penser, parler, se souvenir et rêver. La force du film était de montrer pratiquement la circulation possible entre ces deux espaces. De montrer comment, pour un communiste, la circulation entre ces deux lieux, quand elle fonctionne, consiste à les emboîter : agir en réfléchissant, réfléchir en agissant. La piscine devenait alors un cerveau et le bord, un ring.

Habemus papam et Palombella sont à maints égards jumeaux. Dans les deux, il est question d’église (disons : d’assemblée) et de crise.

À la différence du député communiste Michele Apicella, qui avait une longue histoire de militance, son personnage de psy est un corps étranger dans cette institution millénaire. Il accepte d’y entrer (sans savoir qu’il sera contraint d’y rester). Sa mission n’est pas d’interroger l’église, ses mythes fondateurs, son langage. Langage qui n’est pas le sien et ne le deviendra pas. Son problème est moins de refonder l’édifice que d’aider à le faire tenir. De manière programmatique, le film s’ouvre donc sur le cérémonial de l’élection du nouveau pape. C’est, à notre sens, le meilleur aspect du film, qui occupe surtout la première demi-heure : Moretti filme processions, médias, groupes en tout genre, toute la chaîne des événements programmés, en se situant en un point d’équilibre entre la lourdeur et la légèreté. Il montre par les cardinaux se rendant au concile, avec la lenteur et la pesanteur de la chose ; pour les désamorcer sans tomber dans l’excès inverse, il marque des microarrêts sur leur route (un cardinal se plante dans sa litanie, il se reprend tout de suite ; un journaliste essaye d’enrayer la marche par des questions, sans réussir). Tout glisse en dérapant légèrement, mais sans s’écraser, ce qui donne, au début du moins, une bonne allure au film.

Une seconde pièce doit doubler le cérémonial pour donner une structure : un centre, une clé de voûte, un Pape. Or, l’axiome du film, c’est le centre absent, le Pape qui ne veut pas être Pape. D’où le plus beau moment, qui est aussi le vrai début, celui de la catastrophe : le Pape (ex-cardinal Melville, Piccoli, dont le jeu fonctionne pendant tout le film autour d’une sorte de sourire inhibé, comme l’amorce inaboutie d’une expression) vient d’être nommé, le maître de la cérémonie annonce à la foule des fidèles « Habemus Papam », mais, pris d’une violente crise, le pontife ne va pas à la rencontre de son troupeau. D’où un plan magnifique qui annonçait un film grandiose : un balcon vide sur lequel sont rivés les regards, une béance dans la structure, le signe d’un effondrement par le centre. La caméra avance, sidérée, vers ce point évanouissant, avec une belle lenteur synonyme d’effroi, tandis que le maître de cérémonie disparaît lui aussi à reculons avec son visage dévasté, et que sont laissés seulement deux rideaux rouges gonflés par le vent autour d’une zone d’ombre. Tourner autour de cette absence aurait pu faire de Habemus Papam un grand film, nourri d’échos avec la situation contemporaine (la crise, c’est la perte du centre, le dérèglement et le débordement par la bordure ; et l’angoisse politique d’aujourd’hui est – malheureusement – l’effroi devant l’absence du chef). Cette absence d’image est aussi une absence de langage. À l’image de la fenêtre vide correspond, sur le plan sonore, celle du pape qui hurle un cri animal (on pense d’ailleurs au court métrage de Moretti : Le Cri d’angoisse de l’oiseau prédateur). Les deux, l’image d’un côté, le son de l’autre annoncent, avec une grande et belle force, la même aphasie. L’église communiste de Palombella vivait dans un excès de langage – pensons à Michele Apichella chantant à la télévision devant les journalistes. Un langage trop précis et raffiné pour une société qui elle était devenue sourde et prisonnière d’un bavardage insensé. D’où la schizophrénie d’un parti, le communiste, qui par définition tient la science du monde et se retrouve pourtant séparé du monde. Dans Habemus papam l’église n’a au contraire rien à dire. Le Vatican est un grand jardin d’enfance habité par des gros bébés en rouge, peureux et capricieux. Moretti, seul « adulte » du film, entre dans la ville en psy pour endosser très tôt une veste d’instituteur, qui apprend la bible aux enfants-évêques, qui les occupes organisant un tournoi de volleyball.

Allons directement à la fin : le Pape accepte de se rendre à la tribune pour donner sa démission, clamer son incapacité – et ce sans mettre en cause le principe du chef en soi, ce qui est d’autant plus inquiétant (la pilule serait peut-être mieux passée avec un discours sur l’autonomie du troupeau, la caducité de tout guide). Le trou n’est ni comblé ni laissé béant, on assiste juste au désarroi fade des fidèles. D’où le modus vivendi du film, sa logique, qui fonctionne à tous les niveaux : le simple enrayage sans réelles conséquences, les ratés drolatiques de la machine (l’Eglise ne meurt pas, il s’agit juste d’une crise passagère). C’est la source du comique de Moretti, dans des scènes qui font rire sans que ce rire ne porte loin : ainsi, lorsque un expert, à la télévision, avoue que son discours ne tient pas, qu’il improvise, mais sans y croire (à quoi le présentateur répond justement que ce n’est pas grave). Le monde a ses ratés, mais il continue de tourner : morale un peu trop légère dans les jours que nous vivons.

Entre ces deux points – la trouée et son remplissage décevant – le film suit une ligne double, mais guère vive. D’un côté, l’enfermement dans le Vatican de Moretti, psychanalyste appelé à la rescousse, avec les cardinaux, qui ne font jamais rien qu’attendre. Moretti se transforme en Gentil Organisateur du Club Med, sa seule fonction dramatique est de mettre un peu d’animation dans le lot, mais ça pâtine, le tout ressemblant à une suite de saynètes dans l’esprit du cinéma italien à sketches des années soixante-dix. De l’autre côté, on contemple la fuite et les affres de Piccoli qui, alors qu’il s’apprête à prendre la fonction suprême, se demande s’il n’a pas raté sa vie ; et on tombe dans un scénario à la Woody Allen, angoisse et questionnement, errances et déshérence. Rien ne fait vraiment tenir le tout ensemble, sûrement pas d’unité, encore moins de dynamisme, et le spectateur est forcé de prendre la position des cardinaux : l’attente et l’ennui, alors que le Pape en devenir continue ses raisonnements humains, trop humains. Ce qui fait que la moitié du film est un peu flottante, sans qu’elle ne coule pour autant : on contemple juste quelques vagues dans l’eau, dénuées d’enjeu.

Idée grandiose, fin « ratée » dans le sens où elle n’est ni à la hauteur de nos attentes ni à celle du début du film, et un mouvement immobile entre les deux : Habemus Papam nous laisse dans une position étrange, qui ne rend aucun jugement. On peut se dire déçu, tant cette déception appartient à la structure même ; ce qui montre qu’il y a quelque chose de grand en lui, mais laissé à l’état virtuel, comme une ombre possible, qui finalement nourrit plus nos rêveries que le film tel qu’il est. Les films au mouvement avorté ne laissent que leurs fantômes pour se repaître.

par Gabriel Bortzmeyer, Eugenio Renzi
dimanche 25 septembre 2011

Habemus Papam Nanni Moretti

France - Italie ,  2011

Avec : Nanni Moretti (Brezzi, le psychanaliste), Michel Piccoli (Melville), Margherita Bui (la psychanaliste), Jerzy Stuhr (le porte-parole), Dario Cantarelli (un acteur).

Durée : 1h42

Sortie : 7 septembre 2011

Accueil > actualités > critique > Les bébés du Vatican