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Restless  de Gus Van Sant

Couché, touché, coulé

7.9

De la grandeur de Gus Van Sant, Restless est la preuve la moins ostentatoire et, sinon la plus étonnante, du moins la plus souveraine. Comme Elephant, Gerry, Last Days, Paranoid Park et Milk, il s’agit d’une histoire d’anges, d’une adolescence à cheval entre deux mondes. Ses acteurs Henry Hopper (Enoch) et Mia Wasikowska (Annabel) n’y bâtissent pas d’union sans la lester de pensées graves : la mort est le prétexte de leur rencontre et la condition de leur entente.

Enoch le révèle tardivement : après l’accident de voiture où ses parents sont décédés, il est resté quelque temps dans le coma. Il prétend n’y avoir rien vu des tunnels et des lumières attendus, mais partage depuis sa vie avec le fantôme d’un kamikaze japonais dont il confirme ou infirme, selon l’humeur, la présence pourtant sans cesse attestée par l’image. Quant à Annabel, on apprend qu’une tumeur cérébrale lui laisse une poignée de mois à vivre. On reconnaît cette figure de la jeunesse prématurément lancée vers sa fin : les adolescents de Columbine étaient pris dans le labyrinthe d’un lycée qu’une mise en scène sur rails transformait peu à peu en couloirs de first person shooter ; les deux Gerry utilisait le désert comme un terrain de jeu sans prévoir que l’aridité des lieux précipitait leur mort ; le jeune Blake promenait son vieux corps toujours plus près d’une ressemblance funeste avec Kurt Cobain ; Alex surfait dans un park hanté par la faute d’un meurtre involontaire ; dans sa cuisine, enfin, le politicien Harvey Milk enregistrait des mémoires jetant sur le récit de ses jeunes années le pressentiment d’une mort inévitable.

La solution de GVS au fatalisme plombant des récits est de ne pas considérer la mort comme une fin mais comme l’instable mire qui relativise toute expérience, a fortiori la première. Il s’agit toujours de substituer à un récit organique linéaire, inadapté à la science des spectateurs contemporains, un temps et un espace dilatés par une confusion dans la chronologie affective, entre un pressentiment, l’éclosion d’un sentiment, son amplification et son coup d’arrêt. Ses personnages habitent un monde intermédiaire entre vie et mort : Enoch en partageant son temps entre Hiroshi et Annabel, et Annabel partageant le sien entre Enoch et l’hôpital. La mort n’a d’abord pour le jeune homme ni poids ni réalité, comme pour le Harold de Hal Ashby auquel on pense beaucoup : c’est avant tout un spectacle, une scène imaginaire qu’il fréquente en s’invitant dans le funérarium local, ou en arpentant les rues de son quartier à Halloween vêtu comme en une mission suicide. Impossible de dire si le temps passe vite ou lentement au-dessus d’eux, comme les vêtements sur leurs peaux qui les renvoient en un clin d’oeil aux modes et aux uniformes de dix décennies. Le vrai mouvement du récit est celui qui conduit Enoch à prendre conscience de la maladie d’Annabel - laquelle prétendait d’abord fréquenter l’hôpital en tant qu’infirmière - à réaliser comme nous qu’elle va bel et bien mourir, à retrouver dans l’image d’une relation trop belle pour paraître menacée la vérité de sa durée.

Le personnage d’Hiroshi est emblématique de ce règne de la relativité. Comme tout fantôme japonais, c’est un non-mort, un esprit en attente de révéler ce qui le tient, plutôt que vivant ou mort, dans une inquiétude permanente à l’égard de l’existence. La sienne repose sur le bon vouloir d’Enoch, qui peut nier sa présence et la garder pour soi afin de paraître moins fou ou moins infantile ; mais l’image en revanche la confirme toujours et place le spectateur dans la position intermédiaire de celui qui ne connaît pas le repos. Que leur amitié peigne l’ado amoureux en kamikaze et le kamikaze en amant désespéré n’est pas la moindre beauté. Lorsqu’ils se retrouvent le soir, c’est pour jouer une bataille navale monotone dont tous les coups de soldent à l’identique : Enoch 0 / Hiroshi 1. Jeu de cible aveugle qui dit bien l’immanence d’une image dont seuls Hiroshi et nous pouvons appréhender les deux faces, et simultanément, le caractère inapprochable de tout rapport à la mort : c’est elle qui vous coule, et vous ne pouvez pas la toucher. Lorsqu’Annabel meurt, elle n’a pas quitté sa place, et seule la durée du film laisse comprendre qu’elle a quitté le monde.

Aux bluettes auxquelles Restless fait craindre, on accole souvent le mot sundance. L’ampleur discrète de ce nouveau GVS évoque plutôt celle des séries télés : tout semble fait pour que, dans une romance radicalement limitée à trois mois, avec les pompes funèbres de Six Feet Under en ligne de mire, un riche et large éventail d’images et de situations se déploient.

par Antoine Thirion
mercredi 28 septembre 2011

Restless Gus Van Sant

États-Unis ,  2011

Avec : Henry Hopper (Enoch Brae), Mia Wasikowska (Annabel), Ryo Kase (Hiroshi), Schuyler Fisk (Elizabeth Cotton), Jane Adams (Mabel Tell).

Durée : 1h35. Sortie : 21 septembre 2011.

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