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67 mostra internazionale d’arte cinematografica

Huitième jour : positif.

Chaque spectacle a son type d’applaudissement. Hier Manoel de Oliveira, qui a un court-métrage dans la section Orizzonti, a été accueilli par une double ovation : d’abord quand il est entré dans la sala Perla, ensuite lorsque Marco Müller l’a présenté. C’est d’ailleurs un enthousiasme qui n’est nullement lié au film. En effet, la fin de Panéis de Sao Vicente de Fora, Visao Poética (un film extraordinaire, sur lequel je reviendrai) a été salué par des applaudissements polis. Probablement Manoel aurait-il préféré l’inverse. Toujours dans la catégorie applaudissements avant le film, il y aussi celui, en général bref, qui salue l’apparition du nom du réalisateur ou d’un acteur. Ca a été le cas pour le film de Vincent Gallo – un mélange entre hommage à l’artiste et impatience de voir le film.

Il y a un troisième mouvement. Il y a trois ans, ayant raté la projection presse de la Graine et le mulet, j’ai assisté à la projection publique dans la Sala Grande. Applaudissements polis à l’arrivée de Kechiche, alors peu connu en Italie – L’Esquive avait été distribué de façon très confidentielle, doublée (sic), et affublée du titre : La schivata (qui ne veut rien dire). Pourtant, une longue ovation a retenti à la fin de l’interminable séquence de danse du ventre. Un vrai triomphe.

Quel regard portons-nous sur le spectacle ? Vide ? Plein ? Bienveillant ? Malveillant ? Le thème de Venus Noire s’est exactement cela. Le film est une galerie de spectacles. Eternel retour de l’identique : spectacle de la science dans l’amphithéâtre d’une université au moment de la Restauration ; spectacle de cirque dans un petit théâtre londonien où un Afrikaner exhibe une femme callipyge, la Venus Noire. Spectacle de la même Venus Noire, cette fois dans la bonne société londonienne, puis parisienne.

Dans chacun de ces théâtres, socialement différents, la caméra de Kechiche se meut de façon identique. Ses séquences, mais ce n’est pas nouveau, sont étirées jusqu’aux limites du supportable. Alors que ses cadrages s’entassent rapidement, soulignant tantôt les expressions de désarroi, de souffrance de la Vénus, tantôt les visages soit surpris, soit hilares des regardeurs. Le jeu qui alterne scène de spectacle et d’appartement n’est pas exactement un champ contre-champ. Volontairement confus et bavard, le découpage de Kechiche cherche bien plus à malmener l’axe central, l’avant scène, sur lequel se croisent et s’opposent les regards du public et des acteurs ; et, dans le même temps, de suggérer la sensation qu’il n’existe qu’un seul champ, plat, qui comme les vitrines d’un musée d’histoire naturelle, accueille et range les différentes espèces.

Que les choses soient claires : chez Kechiche, les spectateurs ont toujours les yeux rivés sur la scène. Dans le champ opposé, les acteurs ont toujours les yeux rivés sur la salle. Mais que voient ces yeux ?
Un exemple. Gros plan sur un spectateur. Contre-champ : détails, en gros plan ou en très gros plan sur la Vénus. Le contre-champ est trop serré pour représenter la subjectivité du champ. Ou encore, l’oeil du film ne se confond, ni ne représente jamais celui du public ou des artistes. Tous ces champs appartiennent à un observateur extérieur à la scène : le cinéaste. Le seul à voir ce qu’il faut voir c’est lui et vous avec lui.

Que voit Kechiche, que voyez-vous ? Des choses laides, mes amis. Une humanité avariée. Sale, grossière, édentée (le sous-prolétariat londonien) ou alors lascive et sophistiquée (les salons de la Restauration) enfin rigide, ampoulée, parvenu (les savants). Et malgré cette diversité, ces différentes couleurs, c’est une humanité privée de différences morales. Son regard, observez bien, est toujours le même.

Et le vôtre ? Venus Noire est le film le plus radical et le plus théorique de Kechiche. Cette danse du ventre vers laquelle tout le film précédent tendait est ici isolée, atomisée, et répétée pendant trois heures. Et vous vous souviendrez que là aussi, le public n’était pas des plus sympathiques. Pas même enveloppée par quelque cape obscure, mais au contraire illuminée, l’avant scène était une dissection sans pitié : risa scomposte, facce paonazzefaces décomposées, ventres et regards affamés de notables de province. Et sur scène une jeune fille, pas moins souffrante que notre Venus, à agiter un ventre gonflé.

Vous regardez une humanité qui n’est pas très différente. Toute aussi prompte à toucher, sectionner, mesurer le corps de la Vénus Callipyge. Kechiche réitère du début à la fin la même impatience positiviste. En commençant par un discours scientifique. Dessins, mesures, preuves... En appuyant la thèse que la Callipyge est une être plus proche du singe que de l’homme. Un bocal en verre contenant ses parties génitales circule dans l’amphithéâtre. Les auditeurs se le font passer et le regardent avec attention. Le film aurait pu s’arrêter là. A partir de cet instant et ensuite, il n’arrivera rien d’autre que la réitération de ce que j’ai déjà décrit.
Sinon la mise en scène de cette curiosité morbide pour la dissection, le détail et la mesure du corps, à travers une europe cassée, jusqu’à retourner dans cette salle.

Celui qui a vu le film dira maintenant : et l’artiste ? Bien sur il y a un artiste. Le seul qui regarde Venus avec respect et intérêt. Le seul à ne pas lui ôter trop rapidement sa culotte. Le seul qui l’a peint dans son entièreté. Dans une scène deux actions opposées se confrontent au travers d’un montage parallèle. Alors que le corps médical dissèque la Vénus et qu’ils arrivent à leurs conclusions scientifiques, l’artiste reconstruit son corps, grâce au crayon, puis au pinceau qui le colore amoureusement. La première chose qui saute aux yeux, c’est que la séquence en question qui aurait pu être très belle, est totalement ratée. A cause d’un cinéma qui ne connaît ni le montage, ni l’ellipse, le moment clé est résolu de façon étrangement rapide et gâchée. La seconde observation que l’on pourrait faire, plus importante, c’est que par rapport à ces deux mondes qui agissent en parallèle, l’un reconstruisant, l’autre disséquant, Kechiche se place nettement dans le noble camp de la science et la dissection.

A aucun endroit du film (et on pourrait le dire pour l’ensemble des films de Kechiche) vous ne trouverez une scène qui réponde, qui incarne le prototype respectueux et créatif de l’artiste, au contraire chacun des plans du film est l’émanation directe du discours des doctes : nous devons mesurer la tête, le nez, la mâchoire. Ces trois longues heures n’ont alors pas été vaines, si nous avons compris ce qui dans ses films précédents était uniquement déductible. Avec Venus Noire, les cartes sont sur table. Qui ne veut pas les voir est soit menteur, soit aveugle.

Dans le générique de fin, une surprise. Des images télévisuelles montrent le retour du corps de la Callipyge à Cape Town, fêté à coup de danses africaines. Ce bonus démonstratif était absolument gratuit d’un point de vue narratif. L’épilogue contemporain de l’aventure avait déjà été raconté par de sobres didascalies. Mais il fallait les images. Il fallait encore des ventres et des pennacchi. Cette fois vrai. Il est difficile de dire si Kechiche se rend compte qu’à partir du moment où il rend une image aussi terne du monde, il se place à la tête de l’humanité qu’il décrit. De ce que j’ai lu, il croit avoir fait un film sur le racisme, sur le fait que chaque enfant à un regard. Moi je n’ai vu qu’un film où chaque regard est raciste. Et ça ne me semble pas la même chose.

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé dans la Sala Grande. A la projection presse, le film a été accueilli de façon glaciale. Peut être gelé par l’émotion, qui peut le dire ? Parmi les journalistes, j’ai recueilli ces dernières heures des avis très opposés. Parions qu’un peu par devoir et comme avec le Carlos d’Assayas (avec lequel Venus Noire partage beaucoup plus que ce qu’il imagine), on ne lira bientôt que des commentaires admiratifs. Les seuls à avoir osé mettre un bémol (bien que vague et ambigu) ont été renvoyés chez eux, avec un ton qui fleurait la menace (la plus simple du show-business : Kechiche n’a pas apprécié, tu n’auras plus jamais d’interviews) de la part des attachés de presse.

par Eugenio Renzi
vendredi 10 septembre 2010

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