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Drive  de Nicolas Winding Refn

Rien de trop

8.0

L’infinie patience de Nicolas Winding Refn joue avec les nerfs du spectateur. Tout son style tient à son rythme, ou plutôt à la façon qu’il a, très particulière, d’accorder le rythme au son, le rythme au geste. Tout est chez lui affaire de temps.

Nicolas Winding Refn est tout entier dans la première poursuite de Drive. La voix off de Gosling expose les règles. Les cinq minutes fatidiques pour les passagers se déroulent sans urgence pour le chauffeur, qui partira quoi qu’il arrive. La cavale n’est pas une fuite : elle est et doit rester, sous peine de mort, un jeu de patience. Les gants de cuir se posent sur le volant, le moteur démarre. Le visage de Gosling, qui n’a pas encore de nom, ne montre rien. Aucune ivresse visible, ou toute intérieure. Il en va de leurs vies. Il faudra prendre le temps de gagner en vitesse, et ne tenir à la vitesse qu’un instant, l’instant de disparaître.

A l’image de son héros, le réalisateur de Drive ne se définit pas par ce qu’il fait ou ce qu’il filme, mais par cette impression qu’il donne de tenir chaque minute dans la paume de sa main. Tant que se maintient l’étreinte, le temps paraît singulièrement mesurable. Il s’étire, patiemment, jusqu’à une invisible limite qui correspond à ce qu’un vieux philosophe français appelait l’instant prégnant : le point à partir duquel tout ira plus vite et plus fort, l’unique baiser comme le son assourdissant des armes. Chaque geste retenu s’amplifie, paraît se déployer dans l’espace en lignes claires, avec une cohérence implacable qui a quelque chose du destin. Sur le visage de Gosling, les traits s’effacent et s’aplanissent, pure surface sur laquelle viennent se prendre des lumières.

Dans l’intervalle, mesure et patience. Surtout rien de trop. Les minutes enfermées ne dureront que le temps de faire naître un singulier malaise : le coeur, comme l’oeil, supporte mal cette imminence du destin qu’il a appris à reconnaître, qu’il entend venir plus encore qu’il ne le voit. Comme celle de Valhalla Rising (2009), la bande-son de Drive joue sur un minimalisme d’échos et de notes tenues posées sur un silence, comme s’il s’agissait, dangereusement bercé par la patience, de maintenir l’attention en éveil. Que l’on cède un instant, au sommeil comme à l’ivresse, et l’équilibre se rompt.

Le héros de Drive, dont on hésite à choisir s’il est chauffeur, conducteur ou pilote, ne dort jamais. Son impassibilité, qui l’apparente au Mads Mikkelsen du Pusher (2004) ou de Valhalla Rising, est la marque d’un éveil permanent, qui ne tolère aucune distraction, aucun émoi. Rien de trop. Dissimulateur par nécessité, son personnage semble foncièrement incapable de jouer la comédie humaine, ou la refuser avec d’autant plus de conviction que son être entier a disparu sous une multitude de voiles : un nom banal, des numéros de téléphone fantômes, plusieurs métiers officiels ou illégaux, qui ne sont pourtant qu’un seul et même gagne-pain, un seul et même geste : conduire une voiture. Toute son identité tient à cet art, et cet art même n’est qu’un travail. Le plaisir, si plaisir il y a, n’est pas tant dans la conduite que dans la reconnaissance un peu maniaque du travail bien fait.

Là encore, il y va de sa vie. Sous ses dehors immobiles, c’est bien l’instinct qui parle, et parle encore, une autre langue, lorsque l’éveil se laisse distraire et, immédiatement, mettre en danger. Un malaise d’un nouvel ordre s’immisce lorsque le driver laisse un instant tomber le masque avec un naturel dangereux, qu’il faut laisser parler pourtant, pour ne pas devenir fou. Un sourire qui dit tout à l’aimée de son amour naissant, sans timidité aucune, et demeure de secondes en secondes comme un aveu tranquille. Un regard trop droit pour le mari revenu de prison, dont le langage est celui de tous les chiens de la ville : si tu ne baisses pas les yeux tu me défies, tu me bafoues, tu me fais cocu. Un silence de trop face à ces gangsters dont la démarche seule dit tout de ce qu’ils sont, et du peu de cas qu’ils font des hommes.

Le temps exige ces respirations dangereuses. A mesure que le film avance, elles se font plus nécessaires, plus urgentes. Le masque disparaît au point qu’il faille, dans l’heure de la vengeance, en porter un. Il est trop tard pour un travail bien fait : le deal final est boiteux, les blessures maladroites. Le visage porte désormais tous les traits d’un homme qui ne se laissait voir que par flashs, dans un reflet sur les vitres d’une voiture, dans les lumières de la ville, la nuit. Il est trop tard. L’étreinte se relâche et le héros, lassé d’attendre, avance dans les ténèbres où la chair encombrante, à nouveau, se dissimulera.

par Noémie Luciani
samedi 8 octobre 2011

Drive Nicolas Winding Refn

États-Unis ,  2011

Avec : Ryan Gosling (Driver), Carey Mulligan (Irene), Bryan Cranston (Shannon), Albert Brooks (Bernie Rose), Oscar Isaac (Standard Guzman), Christina Hendricks (Blanche).

Durée : 1h40.

Sortie : 5 octobre 2011.

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