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Maladie à Bobigny

Jeudi 13 octobre, à 20 h au Magic Cinéma à Bobigny, avant-première de La Maladie Blanche de Christelle Lheureux. Le film sera projeté avec L’inconsolable de Jean-Marie Straub.

Les lucioles et le sanglier, dans le noir du temps

Au début de La Maladie blanche, des enfants jouent à s’inventer des histoires autour d’un feu, leur mains projetant les ombres chinoises d’animaux imaginaires sur le mur extérieur d’une maison. Scène primitive, enfance de l’art et de la communauté humaine. Christelle Lheureux est l’un de ces enfants, elle a projeté un conte sur l’écran d’un réel familier : la fête estivale à laquelle elle participe tous les ans, dans un village des Pyrénées. Mais loin de décréter le conte, de l’imposer, la cinéaste le laisse se développer sous nos yeux, en un ensorcellement progressif du réel, convertissant à l’imaginaire les signes prélevés au fil des plans : un crapaud, des lucioles, les bruits des animaux déchirant le tissu continu de la musique pop, un sanglier dont on entend parler par les villageois avant de le voir entrer, très naturellement, dans la maison où dort la petite Myrtille.

Le domaine du conte est celui du merveilleux, c’est-à-dire de l’évidence : rien n’y étonne, les plus grands prodiges semblent obéir aux lois de l’univers. Ainsi, dans La Maladie blanche, un sanglier et une petite fille se parlent et se comprennent. Pourtant, même si, gagné par l’enchainement du conte animiste, on se surprend à penser au Princesse Mononoké de Miyazaki, l’abandon au merveilleux et le degré de croyance qu’il requiert sont autrement plus difficiles à conquérir dans la situation documentaire d’une fête de village que dans le monde arbitraire de l’animation. Cette réussite ne tient à aucune habilité scénaristique ou prouesse de la mise en scène – ferme et sobre, discrète comme elle doit pour laisser le charme agir –, mais au travail de la lumière et de la matière sonore. Dans l’économie la plus pauvre, aidée par quelques-uns de ses étudiants, munie d’une caméra numérique et de quelques petites lampes LED, Christelle Lheureux recrée, dans les plus beaux plans, rien de moins que le charme poétique de Tourneur – en mineur, le regard détourné d’un chat plutôt que les yeux de Méduse d’une panthère noire. La poésie de Tourneur, sa tendre et douloureuse inquiétude : ses noirs profonds et ses nuances de gris, la souplesse musicale d’une matière sonore qui par moments se creuse, s’évide pour qu’un cri d’animal ou d’homme résonne dans l’obscurité, imprimant à l’image la trace des angoisses enfantines et des peurs ancestrales.
La Maladie blanche est une douce et lente plongée dans le noir du temps, en trois mouvements. Le premier mouvement se compose de saynètes proliférant dans les marges de la fête, discussions amicales et flirts adolescents, et de ce qui se tram autour, dans la demi-obscurité, lorsque s’estompe l’ambiance festive : d’autres relations, d’autres échanges, l’inquiétant et l’inconnu tapis dans l’ombre, dans les replis du familier. Pour ne rien dévoiler du troisième mouvement, on insistera sur le deuxième, à la fois le plus simple et le plus émouvant : une conversation en plan séquence entre une petite fille et son père, dans le lit, avant d’éteindre la lumière – de plonger dans le noir. Il est question de préhistoire, de la naissance de l’art et de l’acte de création, de la peur du noir et de la maladie blanche qui menace les peinture pariétales. Dans ce plan séquence porté par l’intelligence et la sensibilité musicale des deux acteurs, Myrtille gagne le droit de pénétrer ces mystères, guidée et initiée par un sanglier gardien des images et de leur morale.

C’est la morale des lucioles ou des peintures pariétales : à trop regarder l’image, à vouloir la fixer, la posséder, figer et exposer son éclat, on risque de la perdre pour toujours. Christelle Lheureux énonce cette morale de la seule manière qui sied à une cinéaste : par l’expérience. Le glissement continu du réel vers le merveilleux s’effectue au fil de plans qui, malgré la beauté des cadres et du noir-et-blanc, jamais ne prennent la pose, jamais ne figent le mouvement du récit ni ne s’en écartent.

Dans le noir du temps trouve refuge la faible lumière (lucciola) de l’origine de l’image : une apparition, un passage furtif, comme celui qu’arrache et anime sur le mur des cavernes le mouvement des torches. La Maladie blanche murmure en fiction la leçon de La Grotte des rêves perdus, documentaire de Werner Herzog sur la grotte Chauvet : le cinéma survit ou renaît en redevenant l’art primitif et enfantin de projeter des ombres sur un mur de pierre. Autrement dit, le cinéma est sans âge : un art préhistorique.

par Cyril Neyrat
lundi 10 octobre 2011

France ,  2011

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