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The Artist  de Michel Hazanavicius

On Everyone’s Lips

7.5

Le retard des rires ou des applaudissements peut être fatal à ceux qui ont gravi si haut les marches du succès. Star du grand écran, George Valentin attend dans les coulisses la réaction des spectateurs venus assister en nombre à la Première de son film. Il y a beaucoup de bruits dans la salle, entre les applaudissements du public captivé par la dernière bobine et les violons de l’orchestre accordés au rythme des péripéties. Il suffit que la musique s’interrompe pour qu’un silence affreux s’installe, quelques secondes durant lesquelles l’acteur se pose la question fatidique : le spectacle a-t-il été à la hauteur ? The Artist est doué pour le silence. C’est là une qualité majeure du cinéma muet, que les américains ont raison d’appeler « silent film » contrairement aux français. Le cinéma silencieux n’est pas privé du son, ou plutôt, s’il l’est, rien ne l’empêche de suggérer tous les bruits qu’il désire à l’écran : le klaxon d’un voiture, un aboiement de chien, des lèvres autonomes qui s’agitent… Ce cinéma-là sait aussi lorsqu’il convient de se taire. George Valentin, lui, ne sait pas s’arrêter : qu’on lui donne le micro à la fin de la séance et celui-ci se lance dans un numéro de cabot, aidé comme il se doit par son chien fox terrier. Il en oublierait presque l’actrice à ses côtés qui lui tire le veston et réclame son temps de parole. La star du muet est atteinte de logorrhée.

The Artist est à peu de choses près la reprise de Chantons sous la pluie (1952), en noir et blanc et format standard de rigueur. Dans le film de Stanley Donen, Gene Kelly aussi monopolise le micro mais pour des raisons moins égocentriques : sa partenaire à l’écran – la diva adulée du public – a une voix de crécelle. Si le secret est ébruité, c’est la ruine du studio. Chantons sous la pluie est l’histoire d’une stratégie, celle qui consiste à remplacer une voix par une autre. C’est cette même technique qu’emploiera Michel Hazanavicius dans son premier film, un Grand Détournement des succès de la Warner Bros où les stars d’Hollywood étaient soudain doublées par des voix de guignols. The Artist en prend le contrepied. L’arrivée du parlant dépossède George Valentin de ses dons de causeur. Lui qui discourait sans fin devant son auditoire se peut plus articuler un seul mot. « Pourquoi refuses-tu de parler ? », lui reproche sa compagne qui se sent délaissée. Au-delà du double sens évident de la réplique, on ne sait trop s’il s’agit d’un entêtement ou d’une incapacité. Valentin veut poursuivre l’aventure du muet contre l’avis de ses proches ; mais il est aussi celui que l’on a privé de sa voix – sa voix d’artiste, sa « liberté d’expression ». Dans son sommeil, l’acteur rêve qu’il est assailli par le bruit des objets alentour, mais que seule sa voix ne peut produire de son. Scène entêtante, où le poids d’une plume pèse plus lourd que le plomb, et où l’hilarité postsynchronisée d’un groupe de bathing beauties a des allures de ricanement fellinien.

Doublage, bruitages… Le parlant ressemble à une mascarade. Pour que l’artiste revienne sur le devant de la scène, il lui faudra étouffer le silence du muet d’une manière plus élégante. George Valentin ne peut plus parler, mais il n’a pas perdu pour autant l’usage de ses membres. C’est là la dernière astuce d’un film qui en compte plusieurs. Alter ego de Douglas Fairbanks, spécialiste des swashbucklers, Valentin-Dujardin est aussi le sosie de Gene Kelly (que Fairbanks et Kelly aient joué tous deux le rôle de d’Artagnan n’est d’ailleurs pas leur seul point de rencontre). Le souvenir de Chantons sous la pluie, dissipé dans une intrigue de mélodrame, ressurgit dans la séquence finale où Dujardin et Bérénice Béjo exécutent un numéro de claquettes devant leur producteur. Seule scène tournée en son direct, la danse prend alors la valeur d’une acceptation. Elle rejoint à sa manière les acrobaties qui firent le succès de l’artiste à l’époque du muet : une pure dépense physique dans une chorégraphie. Le bruit de percussion sur le sol et l’essoufflement des comédiens après la répétition sont cette fois-ci bien réels, reproduisant en mineur le fracas des films d’action. The Artist illustre une nouvelle fois l’adage qui veut que le spectacle ne doive jamais s’arrêter ; mais il le fait avec la certitude que les ombres du muet ont quelque chose d’ensorcelant. « Vous n’êtes qu’une ombre sur l’écran ! » lance Debbie Reynolds à Gene Kelly au début de Chantons, et peut être Hazanavicius s’est-il souvenu de cette réplique quand, au deux tiers du film, Valentin voit sa silhouette s’animer toute seule sur le mur de sa chambre. La beauté de The Artist réside précisément dans cet écart : entre l’attrait naïf de la vedette pour les feux de la rampe et le déclin des stars d’antan sur le boulevard du crépuscule.

par Arthur Mas
samedi 15 octobre 2011

The Artist Michel Hazanavicius

France ,  2011

Avec : Jean Dujardin (George Valentin), chien (Uggy), Bérénice Bejo (Peppy Miller), John Goodman (Al Zimmer), James Cromwell (Clifton), Penelope Ann Miller (Doris), Missi Pyle (Constance), Beth Grant (La domestique de Peppy), Joel Murray (Un pompier).

Sortie : 12 octobre 2011.

Durée : 1h40mn.

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