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Hors Satan  de Bruno Dumont

De l’inconvénient de ressusciter

3.6

On ne sait pas ce qui pousse le « gars » à tuer un homme au fusil de chasse, pas plus que ce qui passe dans son regard silencieux posé sur le sol, après la détonation, pendant une poignée de secondes. Le silence est creux, le personnage aussi. Normal, ce sont des types, peut-on objecter : pas des personnages de cinéma réaliste, contrairement à ce que pourrait indiquer le Pas-de-Calais pouilleux et rouillé qui emplit une image plongée dans un bain de lumière grise. Les quelques intrusions du soleil, comme le chant des colombes et autres éléments empruntés à la nature interviennent pour souligner, pesamment, que le « Satan » du titre est celui de la Bible, et que l’histoire racontée ici est une nouvelle adaptation des Evangiles. Malick du pauvre, moins la musique et la voix off. Les protagonistes de Hors Satan s’agenouillent régulièrement pour prier devant des plans larges de nuages, d’eau et d’herbe ondoyante : on a conspué Tree of Life pour moins que ça. Ce ne sont pas une fable mystique et une tragédie familiale qui s’agrègent ici au récit biblique, mais un scénario de policier du jeudi soir et une histoire d’amour, simple d’esprit.

Le Christ est ici un gitan solitaire qui arpente les dunes, filmées comme la Terre Promise. David Dewaele (mélange de Danny Trejo et de Jim Caviezel, à la fois boucher de Rodriguez et Messie de Gibson) repousse les avances du personnage d’Alexandra Lematre (« la fille ») parce qu’il est au-delà des plaisirs de la chair. S’il baise sauvagement dans l’herbe humide une passante, c’est pour la guérir du Mal qui jaillit de sa bouche sous forme de salive. L’instant d’après, la voilà qui ressort d’un étang, baptisée. La justification du meurtre initial est plutôt là : si le « gars » abat un homme d’une décharge de fusil dans le ventre, c’est, à nouveau, pour guérir une famille du Mal qui lui était fait. Sous couvert d’être très français, l’ensemble s’avère assez américain : dans le far-west qu’est le Pas-de-Calais, le Christ est un vigilante au ministère sanglant ; taciturne, hors-la-loi, néanmoins absolument pur. Si l’on oublie que les acteurs sont aussi indigestes que le son – garants de la nouvelle qualité française, du mépris de la technologie au profit de la nature, de la quête d’authenticité –, c’est grâce à ce personnage de Christ répugnant que Hors Satan parvient à éviter de sombrer sous la charge des clichés bibliques. Mais à la dernière scène, la jeune amoureuse, sorte de Saint Jean lesbien, finit par mourir. Le Gitan la recouvre d’un suaire blanc et la dépose en terre promise, près de l’étang. On espère que Dumont n’aura pas le culot de la faire ressusciter. On espère mal. C’est alors beaucoup plus de spectacle que le film, qui a habitué le spectateur à sa monotone vérité sociale, peut en supporter.

par Camille Brunel
mercredi 19 octobre 2011

Hors Satan Bruno Dumont

France ,  2011

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Avec : David Dewaele (Le gars), Alexandra Lematre (La fille), Valérie Mestdagh (La mère), Sonia Barthelemy (La mère de la gamine), Juliette Bacquet (La gamine).

Durée : 1h49mn

Sortie : 19 octobre 2011

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