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Polisse  de Maïwenn Le Besco

Du bruit, de la jeunesse, du pipeau. Bref, la nouvelle gauche.

1.9

On repère au moins trois mauvais films dans Polisse de Maïwenn. Le premier est réaliste. Le deuxième voudrait être un film d’action. Le troisième brouille les pistes des deux autres. On sait que l’expression « film réaliste » ne veut strictement rien dire. Tout film est réaliste. Même Le Monde de Narnia, dans la mesure où il s’agit d’un objet, existe, quelqu’un l’a pensé, réalisé, monté. C’est sa seule réalité. Ceux qu’on a l’habitude d’appeler « réalistes » sont justement ces films qui, à la différence de tous les autres, nient cette réalité. Et affirment : personne n’a produit ce film. Pas le cinéaste, pas les acteurs... Qui alors ?

Les longues conversations anodines de Polisse, à la cantine du commissariat ou devant un restaurant grec sont là pour répondre : le temps. Le temps, nature surplombante, a fait ces scènes que la caméra aura simplement enregistrées. Est-ce con ? Est-ce anodin ? Pourquoi gaspiller temps et pellicule à filmer le vide, alors qu’il y a des moments – l’action, le deuxième film... – plus importants, plus exemplaires ? La question est posée, devant le restaurant grec, par Joey Starr à Maïwenn, laquelle, déguisée pour ainsi dire en reporteur photographe naïf attaché à la brigade, capture avec son objectif Leica des moments que l’agent Starr considère accessoires. Elle avance, cette question, un soupçon : ne se cacherait pas là une intention perfide ? Maïwenn ne répond rien. Joue la naïve qu’elle n’est pas (le troisième film la trahira). Elle n’a pas d’avis. Lorsqu’elle prend une photo, elle ne ferme pas l’oeil qui ne vise pas – manière de dire qu’elle ne cadre pas, d’affirmer, à défaut d’un avis, un parti pris : ce n’est pas à moi de décider, a priori, ce qui est exemplaire ou important et ce qui ne l’est pas. Je ne regarde pas, j’observe. Quoi ?

C’est alors qu’intervient le deuxième film, qui a ému les défenseurs de Polisse. C’est un film qui ne pense pas car il est trop occupé à écouter le bruit du monde. Et qui n’essaye jamais de réduire l’intensité et l’énergie de ce bruit, mais s’efforce de « bouger » à la même vitesse. Or, puisqu’il n’y a pas de filtre, ce bruit résonne quand même dans les oreilles de ceux qui aiment se poser des questions. Questions du genre : est-ce vraiment une bonne idée de faire un film « embarqué » dans une brigade de la police nationale ? Et encore : est-ce opportun, dans la France d’Hortefeux et de Morano, d’expliquer qu’il existe une police, la brigade des mineurs, qui, alors que le reste du commissariat rafle dans les quartiers afin de respecter le quota d’expulsions, se déchire pour trouver un lit à la mère sans papiers d’un enfant d’origine africaine ? Et encore, que cette police, qui fait fonction de service social, échoue au fond non pas par statut, mais par manque de moyens ? C’est peut-être opportun. Cela pourrait stimuler, par exemple, un débat au sein du Parti socialiste – qui dans la défense d’une autre police, trouverait une autoroute pour s’opposer au sarkozysme tout en restant du côté de l’ordre. Mais ces questions, il suffit de lire la presse de gauche, n’ont pas été relevées. Elles ont été évacuées comme des défauts mineurs, ceux-ci rapidement excusés. Dommages collatéraux d’un film qui ne freine jamais son énergie par des considérations intellectuelles.

C’est ainsi, par l’éloge du bruit, de l’action et de l’énergie qu’on trouve, grâce à Maïwenn, une manière de plus de rouler l’esprit de contemplation dans la farine du rock. Par contemplation, on n’entend pas quelque chose d’abstrait ou de passif, puisqu’il s’agit en effet d’une action : proposer d’abord une vue d’ensemble et ensuite regarder le particulier – immersion qui, autant que possible, n’oublie pas le plan général. Définir les limites d’un plan « général » est toujours ardu. La société ? Le monde ? Dans Polisse, les limites du cadre bornent la brigade. Ce n’est pas Le monde, mais on peut convenir qu’il s’agit d’un univers articulé. Dans le sens où il permettrait une désarticulation, une analyse et une forme plus raffinée d’individuation. Ici, on opère systématiquement en sens inverse. La brigade est indéniablement l’atome du film (et les agents en sont les particules élémentaires). Toutes les actions, celle dans le campement de gitans, celle dans un quartier de Paris, celle dans le centre commercial, projettent cet atome dans un système plus large qui n’existe que par rapport à l’énergie dégagée par la brigade.
La scène où Joey Starr prend dans ses bras et embrasse le fils de clandestins que la loi protège, mais arrache à sa mère, semble nous contredire. Le film s’intéresse aussi aux victimes. Mais un test serait bienvenu pour savoir qui, à ce moment-là, a en effet regardé l’enfant. Tous les yeux sont pour Joey. Selon un procédé hollywoodien bien connu, pour qu’une star cesse d’être un acteur parmi d’autres et se mette à exister à l’écran (en tant que star), il faut que des acteurs s’effacent à côté de lui. Cet acteur est l’enfant, dont la présence est, aux yeux du public, une pure donnée sociologique : un fond noir sur lequel Starr peut briller.

Le troisième film arrive à la toute fin. En toute hâte, il se met à déconstruire ce qui est venu plus tôt. Tente de faire exister les victimes, efface (par défenestration) les brigadiers. La scène finale montre, en parallèle, d’un côté la victoire sportive d’un jeune athlète qui avait revendiqué un rapport consentant avec son entraîneur accusé de l’avoir violé, et de l’autre côté le suicide de l’agent qui avait interrogé le prétendu violeur et victime. Piètre montage, perverse intelligence. Ce n’était pas le film qui avait oublié le point de vue des victimes. Ce sont les agents de la brigade qui manquent d’humanité. Ou n’en ont que trop. C’est selon. Le film, lui, n’en pense pas plus.

par Eugenio Renzi
samedi 22 octobre 2011

Polisse Maïwenn Le Besco

France ,  2011

Avec : Karin Viard (Nadine), Joey Starr (Fred), Marina Foïs (Iris), Nicolas Duvauchelle (Mathieu), Maïwenn (Melissa), Karole Rocher (Chrys), Emmanuelle Bercot (Sue Ellen), Frédéric Pierrot (Balloo), Arnaud Henriet (Bamako), Naidra Ayadi (Nora).

Durée : 2h07mn

Sortie : 19 octobre 2011

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