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L’Autobiographie de Nicolae Ceauşescu  de Andrei Ujilca

Portrait du dictateur en show runner

8.0

Le film a fait du bruit à Cannes. J’attendais notamment une scène que Gabe Klinger m’a raconté en détail. Ceauşescu est en visite en Corée du Nord chez l’ami Kim Il Sung. Dans une arène qui ressemble au Yankee Stadium, les deux leaders prennent place sur une estrade face à une gigantesque tribune, droite comme un mur et remplie de milliers de personnes. Entre les deux, un spectacle de danse collective ne trompe pas sur la nature du show : absolument télévisuel. D’une part l’estrade-fauteuil, à deux places. De l’autre la tribune-écran, formé par des milliers d’individus anonymes qui, exposant des cartons colorés selon une chorégraphie étudiée au millimètre et à la seconde près, produisent des images animées, comme si ces individus étaient les pixels d’un écran LCD de 400 x 225 mètres. Vous imaginez la nature de l’« émission » : slogans, drapeaux, jeunes Prométhées armés de fusils... Peu importe (au fond). Au delà de son contenu, le sens de la performance est tout entier dans le dispositif, en soi déjà politique : donner pratiquement la mesure de l’unité du peuple et de son juche (en coréen), conducator (en roumain), guide (en français) fürher (en allemand).

Autrefois, la critique vit chez les dictateurs des années trente des metteurs en scène, qui dirigeaient de gigantesques masses de figurants. Ici, le rapport évolue. Est-ce que Kim Il Sung était lecteur des écrits de Louis Skorecki sur la mort du cinéma et la nouvelle cinéphilie ? Certes, après 1959, après Rio Bravo, le dictateur se transforme en téléphile, devient spectateur d’une chaîne qui programme systématiquement son émission préférée : celle qui parle de lui – un loft story pour autocrates. Vous vous souvenez que jadis, un groupe de jeunes critiques a salué l’arrivée de la téléréalité et sa mise en scène « démocrate ». Ce film rend à cette politique de la téléréalité une part de justice ; ils n’avaient pas tort, ces jeunes critiques, à cette nuance près qu’il aurait fallu ajouter à l’adjectif démocrate celui de populaire.

« Autoportrait », Ceauşescu l’est dans le sens d’un redoublement qui s’opère au niveau des images entre la figure du dictateur, à la fois acteur et spectateur de son film ; au prix, donc, d’un court circuit du réel, où la mise en abîme de deux réalités (le dictateur des deux côtés de l’écran) isole l’image du monde et produit un réel absolument fictionnel et autarcique : qui ne se nourrit d’autre image que celle produite par lui même.
Parfois, on aurait aimé que le film renseigne didactiquement sur les étapes fondamentales de la politique du dictateur et ses effets sur le pays. Vous trouvez un bon résumé ici : La politique étrangère, le tournant de 1970, la lutte pour la natalité, le nationalisme, le racisme, l’ignorance du sida, l’endettement du pays auprès de l’Occident, la tentative d’élimination de la distance entre campagne et ville... Tout y est. De cette matière objective, le film fait admirablement l’économie. Et tient ainsi le cap sur son sujet. Frôle le chef d’oeuvre.

Au début et à la fin, vous voyez quelques images du célèbre procès qui se termina avec la mort du couple présidentiel à Targoviste en 1989. Fin d’un tv-show qui avait duré 24 saisons avec 100% de share. Programmatique, cette scène est le véritable mystère que le film interroge. Seul dans le cadre, le couple Ceauşescu est assis à côté d’un bureau, la voix d’un militaire posant off des questions qui contiennent déjà leur réponse. Difficile d’appeler cela un tribunal. Pour vous, cela ressemble davantage à une sitcom. De ceux que l’on tournait aux States, en direct, avec le public présent dans la salle. Pendant le film, vous remarquez que ce dispositif est aussi celui qui encadrait les Ceauşescu dans ses apparitions télé : un couple d’époux devant la caméra, vieillissant saison après saison. Pas de contrechamp. Pas de premier plan. L’opérateur qui filme à Targoviste est en train de renverser politiquement le régime, mais n’en change pas le dispositif filmique. Le cadre et la mise en scène perpétuent la nature autarcique et autocrate des productions télévisuelles du régime. Vous savez d’ailleurs qu’il y a une spécificité de la crise du communisme roumain, lequel se différencie, dans le dénouement sanglant, des dissolutions (plus ou moins pacifiques) qui ont caractérisé la fin d’autres républiques populaires, La RDA, La Tchécoslovaquie, La Bulgarie... Sans parler des milliers de morts de Timisoara (et ceux des semaines suivantes), le meurtre du dictateur et de son épouse Elena Petrescu, accompli (et filmé) à la hâte à l’extérieur du bâtiment dans lequel le procès venait de les condamner. Cette spécificité n’est que la continuation d’une exception du socialisme roumain depuis 1965. Ceauşescu a maintenu son pays dans le pacte de Varsovie tout en le dégageant de la sphère soviétique pour l’amener tantôt vers la Chine, tantôt vers l’Occident.
Le film n’analyse tout cela que du point de vue des images. C’est un choix définitif et radical. Ne rendre compte de l’autocratie qu’en regardant son reflet dans l’autarcie esthétique du régime. Le mystère de la chute sanglante de Ceauşescu, que beaucoup de films roumains interrogent sans trouver de réponse définitive, est ici déplacé sur le terrain des images. Pourquoi ceux qui ont renversé Ceauşescu n’ont-ils pas été capables de produire, au moment venu, une image différente, mais seulement d’en reproduire le dispositif pendant une heure (55 minutes, une heure avec la pub), avant d’arrêter violemment l’émission via l’élimination physique des deux (uniques) acteurs ? Pas une révolution donc, seulement la fin de la programmation.

La première scène pose fortement cette question. Puis le film reprend à zéro la carrière du couple de Conducators, racontant, au fil des archives, d’une part l’évolution de la propagande vers la sitcom et d’autre part, dialectiquement, l’inverse : comment la sitcom du régime au fil du temps se replie sur elle même. Au début des années 1970, lors d’une visite de Nixon en Roumanie, le « génie des Carpates » supervise le décor d’un grand marché de produits alimentaires, puis accompagne l’Américain sur le plateau ainsi préparé. Vingts ans plus tard, il est à son tour baladé dans les supermarchés de Bucarest et de la campagne par ses propres sous-fifres, qui essayent (péniblement), déplaçant ici et là toujours les mêmes pains et fromages, de prouver au dictateur l’abondance qui règne dans son pays. Ce renversement, derrière lequel il y a évidemment l’évolution de la base réelle d’une économie, puissante dans les 60, aux abois à la fin du régime, est aussi, purement et simplement, un changement dans le show : sa crise et son vieillissement.

Crise et viellissement d’un show runner aussi. Enfourchez la moto pour un détour. Vous avez lu Costanzo Preve et savez donc que les trotskistes se trompent dans l’analyse. La révolution d’Octobre n’a pas été trahie par un groupe de bureaucrates d’extraction bourgeoise. La classe ouvrière a réellement pris le pouvoir au XXe siècle. Seulement, elle a été incapable d’opérer le changement d’un mode de production (capitaliste) à un autre (communiste).
Ceauşescu n’est pas un imposteur. Il n’est pas un bourgeois converti à la cause communiste. Il est, comme il le dit lui même, un homme du peuple et d’action qui est devenu un intellectuel (discours à l’Université pour la remise d’un diplôme de docteur honoris causa). La salle, à ce moment du film, a ri. Pas vous. Vous savez qu’il faut prendre le bonhomme au sérieux. Il exprime là non seulement une vérité personnelle (fils de prolos et prolos lui-même, le parti lui a demandé d’interpréter le rôle d’un dirigeant), mais l’essence même de ce qu’est la militance dans un mouvement communiste de matrice marxiste-léniniste : l’union du roi philosophe de Platon avec le Prince de Machiavel. La beauté des partis communistes, la raisons pour laquelle s’y transcender était séduisant, est (était) là : que tout intellectuel devait s’y confronter avec des questions pratiques, qu’un homme d’action devait maîtriser des notions théoriques. Et c’est bien aussi le terrain où les démocraties populaires ont échoué. Hélas. Efficace sur le plan de l’attaque (la résistance au fascisme et la prise du palais d’hiver), cette formule théorico-pratique a fait faillite au moment où la subjectivité révolutionnaire s’est mesurée au défi du changement du mode de production. Après avoir purgé et remplacé les vielles classes dirigeantes, les hommes issus des classes populaires (comme Ceauşescu) n’ont pas réussi à incarner ce que Marx appelait un General intellect. C’est à dire à se dépasser en tant que part et à devenir une totalité. A produire de bonnes émissions ?

A aucun moment, vous dira-t-on (on vous l’a dit) le film n’affirme ça. À être précis, il n’affirme d’ailleurs rien du tout. Il laisse plutôt au spectateur la faculté (le droit aussi) de se débrouiller avec ses images, comme un voyageur avec une carte qui indique des lieux mais pas leurs noms. À vous de vous en servir pour aller en Roumanie. Plutôt qu’en France. Ou ailleurs.

par Eugenio Renzi
mardi 13 avril 2010

L’Autobiographie de Nicolae Ceauşescu Andrei Ujilca

Roumanie ,  2010

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Durée : 3h00mn.

Sortie : 13 avril 2010.

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