JPEG - 49.1 ko
spip_tete

FID Marseille 2009

Ce que la description n’épuise pas

Ce matin 10h au Gymnase, salle remplie pour 90mn de lenteur extrême. Pour ceux qui ne l’ont pas vu, rendez-vous demain, 15h à l’Alcazar. Lunch Break un film fort et simple, de ceux qui épuisent vite la description mais que la description n’épuise pas. Un seul plan : un travelling de plusieurs dizaines de mètres au ralenti dans un couloir d’usine à l’heure du casse croûte. Une porte apparaît au bout mais ne s’ouvrira pas, ce serait espérer qu’une raison, un secret, soit livré à ce qui se donne cash : l’étendue est la structure. La longueur du couloir, la durée du film. Orthodoxie du film structurel. Le coup de force de Sharon Lockhart a été de se replacer deux fois aux origines. A celle du cinéma, La sortie des ouvriers des usines Lumière. A celle de l’art vidéo, Wavelength de Michael Snow. Il emprunte au premier le motif ouvrier et au second l’unique mouvement ralenti. Bien que le numérique ne soit pas l’instrument de cette synthèse – Lunch Break a été tourné en 35mm – on continue pourtant d’y penser : l’ère du numérique est celui d’un saut dans un passé qui continue de surprendre comme s’il n’était pas le nôtre. Une étrangeté de tout ce qui arrive. Comme si le cinéma ne se savait plus constitué de la même manière. On pense toujours au regard du Hulk synthétique d’Ang Lee contemplant de la même manière, sans jamais s’y reconnaître, son père et de la mousse végétale.

On rentre dans le film par sa vitesse, par sa lenteur. La toute première impression est celle d’une caméra subjective avançant très lentement sur un matelas pneumatique. L’impression est renforcée par l’exiguïté du lieu, son allure de sous-marin : il s’agit en fait d’un chantier naval de l’US Navy à Bath. Quand apparaissent des ouvriers sortant des côtés ou assis sur des bancs, en train de croquer une pomme ou un hamburger, le ralenti se voit. Le rapport entre la vitesse réelle et celle perçue est donné de plus en plus précisément. Un ouvrier descend un escalier sur la gauche et se met à marcher. Chacun de ses pas lui prend environ six secondes. Six fois plus qu’à vitesse normale. La durée du film est donnée par cet effet élastique. Le temps n’est pas détendu, mais tendu, comprimé, précisé. Notre vitesse est la sienne. Elle devient de la matière.

A cette vitesse, on prête attention à tout. Le moindre détail parle. Tout peut faire signe. Retrouvé rythmiquement sur notre route, l’identique (les placards, les machines, les journaux) a toujours l’air nouveau. Il y a le rituel et la rupture, le lunch et le break. Ce sont des mots sur les machines. Ceux qui appartiennent à l’usine depuis toujours : un vocabulaire technique sur les leviers et les compteurs. D’autres appartiennent aux hommes : des journaux, photos, graffitis. La même chose sur les corps, certains en blanc, d’autres en bleu. D’autres en salopette ou en combinaison. Il y a l’uniforme de l’usine et son appropriation par les ouvriers. La pause est la rencontre de deux temps, humain et mécanique, là où se distinguent un temps qui avance et un autre éternel. Au son, signé Becky Allen et James Benning, pareil : le bruit de fond de l’usine et la radio et de chansons. Un vrombissement mécanique et Led Zeppelin qui s’en extrait lentement. C’est là où le dispositif devient récit : la fièvre de l’œuvre, de l’ouvrier, dans la monotonie de la structure.

par Antoine Thirion
jeudi 9 juillet 2009

Accueil > évènements > festivals > FID Marseille 2009 > Ce que la description n’épuise pas