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Bad Lieutenant  de Werner Herzog

Premières notes

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1

C’est le film d’un cinéaste en pleine forme. Au top. Pleine maîtrise des moyens narratifs, formels, moraux… Pleine forme physique. L’Allemand a toujours été un athlète, mais l’athlétisme de ses films fut parfois outré, maladroit, gonflé : trop d’exploits, pas assez de sport. Ici, non. Son Bad Lieutenant est le film moins malade de ce début d’année. Le plaisir pris à le faire est évident, palpable. Cet homme qui danse le hip hop au dessus de son cadavre, vous l’avez reconnu : c’est Werner Herzog. Il exulte. C’est clair : il sait que personne, aujourd’hui, ne fait ça. 

2

Ce n’est pas le film d’un revenant : Herzog n’a jamais cessé de tourner, souvent au rythme de plusieurs films par an, courts, longs, documentaires, fictions. C’est pourtant bien un film de fantômes. La musique de la fin – l’Amérique, le poulet – de La Ballade de Bruno pendant la danse évoquée à l’instant. Nicolas Cage qui imite Aguirre, même dos voûté, même entrée dans le cadre « par la caméra ». Qui imite Nosferatu, celui de Murnau, mais aussi celui de Herzog et de Kinski, à nouveau : fantôme d’un fantôme d’un fantôme. Le souvenir obsédant et insaisissable du Bad Lieutenant de Ferrara, dont ce film est et n’est pas un remake. Katrina. La deuxième chance offerte à un héros qui ne la mérite pas. Brad Dourif – Le Malin de Houston – en book-maker à queue de cheval, un fils à papa dont les « Oh yeah » sont comme d’un exorciste. Etc. Etc. Bad Lieutenant est un film magique. Vaudou, oui, on peut le dire aussi.

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Parmi les revenants, il y a donc d’abord le personnage du Bad Lieutenant de Ferrara. Autre lieu, autre récit. Qu’en fait Herzog ? C’est simple : il renverse la morale ferrarienne. Le personnage ne meurt pas, il est récompensé en proportion exactement inverse de son bon comportement. Grande scène, celle où les Bonnes Nouvelles tombent les unes après les autres. Accumulation grandiose, réjouissante, absurde. L’inversion est en elle-même un coup de force. Prise à l’intérieur du cinéma de Herzog, elle dit quelque chose d’un peu différent. D’ordinaire, la folie des héros herzogiens les conduit à la mort, à la solitude, au délire solipsiste. C’est le monde qui gagne en dernière instance, l’Univers, la Nature… Ici, non. C’est le délire qui gagne. S’agit-il de nous dire que l’Amérique est si pourrie que le plus pourri des flics drogués vaut encore mieux qu’elle ? Possible. Pas vraiment, en tout cas, le moralisme à la papa qu’affectionnent souvent le cinéma, et les cinéphiles, et les prêtres de la cinéphilie.

4

Bad Lieutenant n’inverse pas Ferrara sans inverser aussi Herzog lui-même. Sauf que ce n’est pas la même inversion. L’inversion-de-Ferrara est verticale : pas de foi, pas de rédemption, pas de Ciel. Rien d’autre que la terre (sans majuscule), les animaux, les marécages, etc. L’inversion-de-Herzog-par-lui-même est horizontale : pour une fois, ce n’est pas la jungle qui a le dernier mot, qui réaffirme en dernière instance la nullité de l’homme. C’est l’homme qui demeure, terriblement seul mais sauf (à défaut d’être sain). Ou plutôt, comme le montre le dernier plan (un peu scolaire, j’en conviens), où Cage est assis contre – mieux : sous – un grand aquarium : l’homme et la nature demeurent ensemble, non parce que l’homme s’est élevé, mais parce qu’il est enfin descendu encore plus bas que l’animal.

5

D’un autre côté, et c’est troublant, Bad Lieutenant est le premier film vraiment américain de Herzog. Pas seulement la première de ses fictions américaines à sortir sur les écrans français : son premier film à l’américaine. Le scénario, que pour une fois il n’a pas écrit – on peut donc très bien ne pas se demander s’il a vu le film de Ferrara ; son scénariste oui, à l’évidence –, comporte tout ce qu’il faut de ce côté-là : un prélude (la prison, le saut qui va donner mal au dos), un épisode qui revient deux fois (le faux contrôle à la sortie de la boîte), des personnages secondaires hauts en couleur (le supérieur énervé…), des gags dont on dirait qu’ils ne sont pas là au nom du rire, mais pour maintenir l’attention, des saynètes autonomes, des gimmicks (les paris…). L’anti-américanisme du film se glisse donc dans un uniforme américain. Cela fait comme une hantise de plus. Une grimace supplémentaire. Un rire à l’intérieur du rire, si on veut.

6

Il y a du grotesque, dans Shutter Island, du grand-guignol : volontaire ou subi, ça reste à voir. Il y a de l’understatement dans The Ghostwriter, de l’humour anglais mâtiné d’humour polonais, mélange à la fois délicieux (typiquement polanskien) et un peu trop confortable. Herzog : grand sourire noir, dents de sorcière, rire complexe où entrent à la fois le plaisir de ce film-là, de tourner avec cet acteur-là, et une intention critique manifeste mais difficile à caractériser précisément. Est-ce le rire du reptile, la grande bouche ouverte des iguanes sur un coin de table, de l’alligator renversé sur la route ? Possible.

7

Il faut voir Bad Lieutenant en salle. Ne téléchargez pas, n’attendez pas la sortie du DVD, allez en salle. Parce qu’il faut que le film marche. Et parce que c’est une expérience rare. Il y a ceux qui s’attendent à un thriller du samedi soir, avec Nicolas Cage et Eva Mendès. Il y a les spectateurs venus voir ce qu’il est advenu du film-culte de Ferrara. Il y a les fans, nombreux, du rappeur X-Zibit (qui joue le trafiquant de drogue). Il y a, moins nombreux, les herzogiens. Tout ce monde est fébrile, inquiet. Cela se sent. Tout ce monde l’est de plus en plus à mesure qu’avance ce film libre, chaotique, gaie. Cela se sent. La salle tangue, elle est déroutée, elle a des moments de flux et de reflux, d’incrédulité et de joie. La soirée, soyez-en en sûrs, est unique.

8

J’ai commencé par dire la grande forme de Herzog, sa jeunesse. Je voudrais finir en disant l’inverse. Il y a un moment, génial, où tandis qu’il se rase derrière une porte et s’apprête à terroriser une vieille dame, Nicolas Cage confie qu’il ne faut pas trop l’énerver : il a à peine dormi une heure et demi depuis trois jours. Bad Lieutenant est aussi un film de fatigue, la fatigue aimée par Blanchot, théorisée par Deleuze, Jean-Louis Chrétien… : état où tout est possible, ivresse bizarre, somnambulisme. Herzog compose ici des plans superbes, il n’a peut-être jamais aussi bien filmé les postures, assis, debout, s’asseoir, se lever, etc. Mais il n’a jamais été un esthète, et ne le sera jamais. La fatigue passe aussi dans la forme. Elle y passe comme un possible, une liberté, comment dire encore ? Un abandon.

par Frédéric Moreau
lundi 5 avril 2010

Bad Lieutenant Werner Herzog

États-Unis ,  2008

Avec : Nicolas Cage (Terence McDonagh) ; Eva Mendes (Frankie Donnenfeld) ; Val Kilmer (Stevie Pruit) ; Xzibit (Big Fate) ; Brad Dourif (Ned Schoenholtz) ; Tom Bower (Pat McDonough) ; Jennifer Coolidge (Genevieve) ; Denzel Whitaker (Daryl).

Durée : 2h02.
Sortie : 17 mars 2010

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