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Tintin, le secret de la licorne n’est pas l’épopée boursouflée qu’on pouvait attendre. Sous la barre des deux heures, il adopte le format modeste d’un album de BD et s’éteint, de grâce, avant le final étouffe-chrétien traditionnel des actuels films à grand spectacle.

Cette mesure bienvenue, qu’on doit au trio de scénaristes anglais Steven Moffat, Edgar Wright et Joe Cornish, Tintin ne la tient pas seulement du calibrage des oeuvres auxquelles il rend hommage. C’est encore l’effet 3D : chaussez vos lunettes et le plus grand écran semble réduit aux dimensions d’un bocal, l’aventure la plus épique ressemble à une tempête dans un verre d’eau. Les personnages ont le volume d’un poisson rouge et la matière d’une figurine en pâte à modeler. Moulinsart n’a pas la grandeur de vos souvenirs. Vous oubliez un peu le découpage classique et semblez nager pendant deux heures dans une mare, fût-elle successivement transformée en océan et en désert.

Dans l’animation 3D, l’espace ne s’agrandit pas par le bout-à-bout des plans mais par la subdivision infinie des molécules : Spielberg fait appel de manière récurrente à cette figure d’enchaînement, moderne version du feuilletage vidéo reflétant dans une bulle, une flaque ou des verres de lunettes l’image du plan à venir. S’achevant avec la promesse d’une nouvelle aventure, le film lui-même réverbère la série à venir, si bien qu’on imagine sans mal les prochains épisodes s’accumuler comme albums sur une étagère. La 3D a achevé le devenir jouet du monde du cinéma d’animation, comme l’atteste la pire scène du film où Haddock et le descendant de Rackham le rouge croisent le fer aux manettes de deux grues.

Dans l’ensemble, Tintin ne souffre pourtant pas de ce rapetissement, lui qui fut de toute éternité contenu dans des cases et cerné par des lignes claires. Il pâtit en revanche de la paresse de Spielberg. Paresse des bons mots qui donnent au spectacle sa part congrue d’auto-justification. Les apparences sont trompeuses, dit le méchant. Je suis un réaliste, réplique plus tard Tintin. Ce n’est que la vieille affaire de la bonne narration classique, du récit d’aventures, de la morale de l’auteur contre le mauvais monde des faux-semblants. Corollaire : l’oeuvre et sa part d’auto-référence. La manie de Spielberg d’aligner les références à sa propre oeuvre confine à la suffisance : la houpette de Tintin s’avance dans la mer comme l’aileron d’un requin ; plus tard, cette même mèche manque de justesse d’être décapitée par l’hélice d’un avion comme dans un célèbre duel d’Indiana Jones.

Le meilleur loge dans ce qui excède les vieux duels, la morale du spectacle, dans le liquide qui s’infiltre entre les cases. Il y a l’épisode réussi de la Castafiore employée à son insu pour briser de sa voix stridente un verre armé. Il y a le plan-séquence dans une ville arabe où Tintin surfe dans l’air de la colline à la mer. Il y a surtout l’ivresse de Haddock : s’il faut hélas lui rappeler plus souvent que nécessaire que l’alcoolisme est la marque des faibles, c’est bien ce breuvage qui fait ressurgir des épisodes véritablement héroïques. C’est encore lui qui réveille dans la pâte à modeler la fureur d’Achab. C’est le seul élément qui sache entraîner la matière de l’image dans un grand cycle de conversions, du sable en eau, de l’eau en peau ou du bois en or, et réveiller dans la gorge sèche du capitaine les jurons dont on l’a curieusement dépourvu. L’ivresse est nécessaire à l’animation car elle seule rappelle qu’un tel cinéma n’est ni réaliste ni fantastique, mais délire du réel, évocation dans les consciences embrumées de ce que furent le monde en dur du cinéma et le découpage cloisonné de la bande-dessinée.

par Antoine Thirion
lundi 31 octobre 2011

Les Aventures de Tintin: Le Secret de la Licorne Steven Spielberg

États-Unis - Nouvelle Zelande ,  2011

Avec : Jamie Bell (Tintin), Andy Serkis (Le capitaine Haddock), Daniel Craig (Ivanovich Sakharine), Nick Frost (Dupont), Simon Pegg (Dupond), Toby Jones (Aristide Filoselle), Mackenzie Crook (Tom), Daniel Mays (Allan), Gad Elmaleh (Ben Salaad), Joe Starr (Barnabé).

Durée : 1h47mn.

Sortie : 26 octobre 2011.

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