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Les Marches du Pouvoir  de George Clooney

En toute transparence

6.9

Partagé entre la confusion des rapports du pouvoir, symboliques ou réels, et le règne de la transparence, The Ides Of March réussit à joindre des mouvements contraires. Ouvrant sur les trois coups du théâtre, il se clôt par un glaçant regard caméra, l’oeil clinique et victorieux du communicant. Devant une scène vide, un jeune homme sort d’abord du rideau pour s’installer au micro placé devant un pupitre. Les lumières s’arrêtent sur lui, les larsens résonnent dans la pièce vide. Stephen Meyers (Ryan Gosling) joue la répétition et les préparatifs du débat qui va confronter le gouverneur de Pennsylvanie Mike Morris (George Clooney) à son rival démocrate, tous deux en quête de l’investiture à la Maison Blanche. Idéaliste, c’est avec les mots de son futur champion qu’il règle le volume, fidèle sujet des idées politiques progressistes. Et c’est face à nous, lors du plan-séquence final, vers une caméra venue cadrer Morris qu’il prend la lumière, chassant symboliquement le modèle. Soit une impitoyable victoire de l’image sur la parole, dans une boucle qui relie la communication au théâtre et sa tragédie antique.

Le rythme d’une campagne politique incite d’abord à ne pas se disperser. En 90 minutes tranchantes, le récit doit éliminer le superflu. De l’acteur principal, le curseur se déplace vers les metteurs en scène du show. Rien de bien neuf : une vue de l’intérieur où un directeur de communication est notre relais vers les coulisses. Cela se présente comme une histoire classique de trahisons et revirements. Dans la guerre de l’image émergent les figures paternalistes et roublardes des conseillers Paul Zara et de Tom Duffy, (respectivement interprétés par Phillip Seymour Hoffman et Paul Giamatti, deux stars du cinéma indépendant U.S.). Le tour de passe passe est de réduire au plus simple appareil leur numéro. Retenue et distance : Clooney ne perd pas le fil. En bon élève, son cinéma revisite l’histoire de la fiction hollywoodienne. Une des forces du film est précisément un habile changement de cap, qui le fait glisser de la politique-fiction vers le film de complot. L’ombre trompeuse du ridicule titre français évoque pourtant moins une lutte de pouvoir interne qu’une ascension. Commençant à la manière des films des années 70 comme Les Hommes du Président ou certains films de Lumet, la suite le ramène vers le terrain de la paranoïa, chez Hitchcock ou le Polanski de Ghost Writer. La bascule inattendue s’effectue l’air de rien, en douceur, sans décrochage.

Dans la course, des personnages passent un peu à la trappe : Molly (Evan Rachel Wood) est la beauté fatale prise au piège des hommes de pouvoir ; d’abord stagiaire dévouée et pistonnée, puis héroïne tragique, désirable et encombrante ; la jounaliste Ida (Marisa Tomeï), amie de Stephen, appartient d’avantage au pur scénario, révélant au héros les versants plus obscurs de sa personnalité. Une ambiguïté qui vient aussi de la neutralité avec laquelle Ryan Gosling interprète ce petit chef. Après avoir payé le prix de sa supposée déloyauté, le jeune loup se voit confronté à la situation de l’homme qui en sait trop. Le kid se trouve en position de devenir calife, et trahit finalement ses idéaux par esprit de revanche et volonté de triomphe, du côté du pouvoir absolu alors qu’il était destiné à faire briller les autres. Un simple évènement change le cours des choses en ramenant l’appareil politique du lisse personnage public aux écarts privés, Morris passant symboliquement de l’utopie et des promesses du « Yes We Can » (les affiches à l’effigie de Clooney en Obama blanc ne trompent pas) aux scandales sexuels aux légères réminiscences clintoniennes. Penser alors que le film va réduire en miette les démocrates est mal connaître Clooney. Au contraire, jusqu’à la fin, le film se plaît à marier confusion et clarté, mélange qui fait le prix de séries comme West Wing ou The Wire. Il y a des siècles de cela dans les palais romains, des conspirateurs assassinent Jules César le jour des Ides de Mars. C’est exactement cette ancienne idée qui est ici réécrite. Contrairement à l’échec de la fiction faussement politique française (typiquement : La Conquête), l’américaine travaille moins l’idée d’une bête copie naturaliste que l’éternité des symboles.

par Thomas Fioretti
jeudi 3 novembre 2011

Les Marches du Pouvoir George Clooney

États-Unis ,  2011

Avec : Ryan Gosling (Stephen Meyers), George Clooney (Mike Morris), Phillip Seymour Hoffman (Paul Zara), Paul Giamatti (Tom Duffy), Evan Rachel Wood (Molly Stearns), Marisa Tomei (Ida Horowicz).

Durée : 1h30mn.

Sortie : 26 octobre 2011.

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