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Love and Bruises  de Lou Ye

Les écorchés vides

3.6

Sinistre désastre, doublé de la tristesse de voir pourrir un cinéaste qui autrefois fut bon. Suzhou River, en 2000, avait placé bien haut la barre pour le cinéma chinois à venir. Love and Bruises risque de permettre au cinéma français de tomber encore plus bas. Le cinéma de Lou Ye n’est plus ; mais de quoi est-il mort ?

Accablé d’interdictions de tournage dans son pays, Lou Ye a fini par gagner la France, qui seule avait diffusé ses derniers films, et ce faisant avait déclenché l’avalanche de censures du Film Bureau chinois. Cette migration n’a rien changé aux coordonnées de son œuvre mais l’a vidée de sa substance. Les lieux que le cinéaste a choisis comme décor de son drame ne diffèrent guère de ceux de ses films chinois : le XVIIIe, la banlieue, les boîtes obscures et les zones franches, comme, dans Suzhou River, les entrepôts désaffectés au bord du fleuve, les lieux underground dans Nuit d’ivresse printanière ou les antres de la subculture berlinoise à la fin d’Une jeunesse chinoise. Toujours ce qui brille d’un éclat morbide, les paillettes du glauque, le soleil, rouge ou noir, de la mélancolie du destroy. Lou Ye, exilé, va filmer la terre des paumés, petites frappes ou étudiantes chinoises, et nourrit son lyrisme des fleurs du mal. Le floral est le thème le plus insistant de son œuvre. Ici, l’héroïne s’appelle Hua, fleur. Mais, évidemment, une fleur n’est belle que lorsque fânée. Il faut l’abreuver d’ombre, d’un amour délétère, pour qu’elle découvre que sa vraie beauté gît dans sa destruction. Mathieu, brute au cœur tendre, sera le moyen de cette conversion : il apporte la violence et la haine propre à tout bon amour, qui se doit d’être fondé sur une blessure. Ce pacte maudit de l’amour-plaie est scellé lorsque les deux amants s’échangent leur sang après s’être entaillés les mains. La fleur ne va pas sans cicatrice. Le film n’est que les va-et-vients sentimentaux et coïtaux entre l’intello chinoise et le prolo seconde génération. Le choc des cultures, les clichés en miroir offrent quelques arguments dramatiques pour donner l’impression d’un mouvement dans ce film statique. L’an dernier, un Français émigré en Chine avait fait exactement le même film, mais inversé : Lao Wai (ou « étranger ») de Fabien Gaillard racontait les amours difficiles entre un Français vivant à Pékin et une jeune chinoise. Là aussi, les « différences culturelles » formaient le fond de ce film guère profond ; une scène conflictuelle autour de l’alternative entre une pizza et un riz sauté résumait cet écart civilisationnel. Bref, ces dites différences forment un sujet pauvre et facile, et versent dans l’idiosyncrasie nationale alors même que le capitalisme travaille l’homogénéisation partout.

Comment surmonter ces différences ? Par le sexe. Le scénariste est confronté à un vrai problème de vraisemblance et de motivation : une jeune étudiante chinoise ne se laisserait jamais approcher par un jeune loubard au ton plus raccoleur qu’accrocheur. Que faire ? Le film propose la formule « viol + syndrome de Stockholm revisité ». Violée sauvagement, Hua ne peut que nourrir un désir vif et violent pour Mathieu. A partir de là, le film n’est plus qu’une longue scène de cul entrecoupée de cris. Lou Ye sait filmer la sexualité – du moins dans sa version hard – et a toujours fait de telles scènes l’armature de ses films. Elles formaient déjà la colonne vertébrale d’Une jeunesse chinoise, trouée en son centre par l’évocation elliptique mais terrible de Tian’An Men. Même si l’insistance de ces scènes est relativement lourde, elles gardent une belle sauvagerie, servie par les mouvements névrotiques d’une caméra qui ne sait jamais tenir en place et multiplie, comme en amour, les mouvements contradictoires. On peut se dire que, face à la pudibonderie et l’homophobie de la majorité des Chinois, il y avait un sens à filmer l’éclat des corps dans la jouissance, surtout quand il s’agit d’homosexuels comme dans Nuit d’ivresse printanière. Cela jouait comme symptôme. En France aussi, mais selon l’angle inverse : le sexe n’est plus le signe d’une résistance, mais d’un vide. Au final, cela ressemble à du Honoré ou du Klapisch trash, la logorrhée en moins.

Grande douleur que de voir les cinéastes chuter. Après une moisson heureuse, le cinéma chinois semble voir ses figures de proue fauchées une à une. Wong Kar-Waï est tombé dans la mièvrerie hollywoodienne avec My Blueberry Nights. Zhang Yimou, après la trilogie impériale figurant les aventures du Parti, a neutralisé son cinéma en stérilisant l’Histoire avec Under the Hawthorn Tree. Jia Zhangke a été étouffé dans les bras accueillants du Parti lorsque celui-ci lui a commandé I Wish I Knew, comme Zhao Liang avec Together. Lou Ye a, d’une certaine façon, témoigné des ambivalences de la France à l’égard du cinéma chinois, et presque donné raison à ses compatriotes qui appellent ce genre d’œuvres des « films pour occidentaux ». Il a montré que, bien souvent, on ne regardait qu’au scandale et à la violence névropathe. Cinéaste sulfureux, on a lui demandé de faire un film de souffre et de souffrances, et il a fait une fumée sans feu.

par Gabriel Bortzmeyer
vendredi 11 novembre 2011

Love and Bruises Lou Ye

France ,  2011

Avec : Tahar Rahim (Mathieu), Corinne Yam (Hua), Jalil Lespert (Giovanni), Vincent Rottiers (Eric), Lika Minamoto (Isako)

Durée : 1h45

Sortie : 2 novembre

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