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INTERVENTION #18

introduction à la pratique de la téléportation

Buenas Noches, España de Raya Martin

À partir de vendredi 9 août 2013 et pendant 30 jours, Buenas Noches, España sera visible ICI

Ils marchent mais ne cessent de revenir sur leurs pas. Les héros de Raya Martin tournent en rond sans le vouloir ni se l’expliquer. Buenas Noches, España est à la fois la démonstration et le prolongement logique de ce mouvement paradoxal : tout au long du voyage du couple, les paysages aperçus en voiture réapparaissent au détour de la route, tandis que les mêmes images de joie et d’étonnement s’invitent périodiquement au sein de ce court long métrage. Dans la ronde des protagonistes, le récit s’emballe et opère une boucle. Le même sort frappait déjà les deux frères d’Autohystoria (2007) qui, sur les traces d’Andrés et Procopio Bonifacio, devenaient littéralement les héros d’une autre histoire, plus d’un siècle auparavant, en tournant des dizaines de fois autour du monument à la gloire des deux révolutionnaires. Le rond-point sert d’exemple à la règle : le plus petit déplacement dans l’espace est un voyage dans le temps. Faisant du saut d’une montagne un saut dans le passé, le geste à l’oeuvre dans Buenas Noches, España est celui des burlesques, que les bruitages et les accélérés convoquent ici ostensiblement. Les bruits du carrefour éteints, le cinéma muet n’offre plus d’autre repère temporel que l’image, et sa répétition devient l’objet d’une indécision. Se retrouvant seul au lieu du rendez-vous, le katipunero de A Short Film About the Indio Nacional (2005) se demande non seulement s’il est revenu au même endroit, mais s’il revit les mêmes instants. Le noir et blanc silencieux rend tangible le rêve du promeneur : voir le lieu qu’il visite comme il était avant qu’il le trouve, des centaines d’années auparavant, avec les yeux d’autres héros de passage.

L’homme est filmé en bleu et la femme en jaune. Leur rencontre sur le bas-côté de la route ajoute une nouvelle teinte – le vert – à la palette de l’étalonneur. L’arithmétique est celle des couleurs primaires, quelques minutes avant que le magenta, puis le noir, ne viennent compléter le spectre chromatique. Raya Martin place son nouveau film sous le signe de la peinture, mais une peinture qui rejoindrait par son primitivisme l’époque du cinéma muet, lorsque le bleu du ciel et le rouge des incendies étaient représentés par des filtres de couleurs. Rien de plus éloigné de cela que les toiles pompiéristes de Juan Luna, que l’homme et la femme contemplent au Musée des Beaux Arts de Bilbao. Artiste philippin de la seconde moitié du XIXème siècle, Luna partit en Espagne pour approfondir ses techniques et connaissances de la peinture. Un contemporain de Juan Luna, José Rizal, donne au film de Raya Martin sa citation liminaire extraite de son roman le plus célèbre, Noli me tangere. Le choix de ces deux figures tutélaires n’est pas anodin : compatriotes du cinéaste, artistes de passage en Europe, Luna et Rizal sont aussi des activistes notoires de la Révolution philippine. Entre la figure du peintre qui dut fuir la France vers le pays basque, puis vendre un temps son art aux espagnols, et celle de l’écrivain sans tâche qui devint héros national, l’exil du cinéaste philippin est l’occasion de suivre les traces sinueuses des personnages illustres qui imaginèrent à distance l’indépendance de leur patrie. À l’indio anonyme de A Short Film... Buenas Noches, España substitue ainsi les destins glorieux de ceux dont les visages s’impriment sur les pièces de monnaie.

Avec la grande Histoire, c’est celle du cinéma que Raya Martin parcourt à rebours, de Brakhage à Méliès. Entreprise inspirée, peut-être, par une coïncidence que chacun de ses films célèbre d’une manière différente : les faits de gloire des héros de l’indépendance nationale précèdent de peu ceux des pionniers du cinématographe, l’émancipation du peuple philippin est contemporaine de l’invention d’un nouvel art primitif, et la lune du fameux voyage ressemble à s’y méprendre au soleil que les katipuneros dessinaient sur leur drapeau. Le fantastique est la condition de cette révolution, l’artifice du cinéma seul la rend réalisable. Du numérique à la vidéo et de celle-ci aux premières bandes d’actualités, les longs métrages de Raya Martin forcent l’entrée d’un univers de conte où le matériau du film, son format comme ses imperfections, viennent en aide au héros égaré. Passés de l’autre côté de l’écran de télévision, le couple de Buenas Noches s’invente un film de vacances à l’allure hallucinatoire dont la destination est moins hasardeuse que prévue. Arrêtés par enchantement dans un musée, les amants vont s’inviter dans le récit de l’indépendance. Moins exhumations que tours de magie, les apparitions furtives des martyrs, de leurs noms et leurs mots, ouvrent l’espace du film à la circulation des légendes et merveilles, à la fois mises en gardes et invitations à la révolte. Devenue fiction, l’Histoire laisse à ceux qui la raconte le pouvoir de créer des héros plutôt que des fantômes. Les seuls spectres qui s’immiscent dans cette histoire, au début d’Independencia (2010) par exemple, attendent de revenir en chair et en os, quand leurs fils les auront rattrapés dans leur course à travers le siècle. Entre deux apparitions, leurs silhouettes se dessinent comme un effet de la persistance rétinienne, ou de la rémanence que l’écran doit aux jeux vidéo. L’étrangeté seule des êtres avançant en arrière, cette anomalie fascinante et insupportable que découvre le cinématographe en même temps que son usage premier, et dont Godard reprend les images dans Histoire(s) du cinéma, suffit à indiquer le dessein d’une telle parade. Il ne s’agit pas de répéter les actes des héros mais de se préparer à en exécuter les gestes, d’illustrer une histoire sans fin, toujours prête à surgir et se jouer, perpétuellement rembobinée.

par Arthur Mas, Martial Pisani
lundi 7 novembre 2011

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