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Errance et cinéma ont tout donné ? Tarkovski et Antonioni en sont les maîtres indépassables ? Ceylan tente autre chose : en habillant de naturalisme une fable où il cherche le réel, son cinéma déploie sa forme poétique la plus juste.

Nuri Bilge Ceylan passionne par son travail en mutation constante. Première reconnaissance internationale, Uzak instaurait un dialogue définitif avec Antonioni. Ses films suivants, Les Climats et Les Trois Singes sont venus en découdre avec un désir plus contemporain sur les possibilités de l’image numérique. Leur traitement de la durée et des ambiances varient d’un projet à l’autre. Les ruptures des Climats remettaient brutalement en question le savoir faire du plan-séquence dans l’histoire contrariée d’un couple scruté en haute-définition. Segmenté en trois volets rythmés par les saisons, le numérique était autant adopté pour la crudité de son imitation du réel que pour son aspect pictural. Les Trois Singes poussait cette expérience à l’extrême, dans des tons jaunes et grisâtres, habillant d’une vieille légende un drame prétexte.

Dans Il était une fois en Anatolie, on reconnaît le soin maniaque que Ceylan porte aux cadres et aux teintes d’image. Un art de la photogénie qui serait pur académisme s’il n’était pas aussi précis et porté par un récit limpide. La longueur du film, 2h37, est guidée par son matériau même. Un convoi sillonne la campagne turque pour reconstituer une scène de crime. Un commissaire, un procureur, un médecin légiste, en sont les personnages principaux. Minutieux, le geste se développe dans la patience. De quoi a-t-il besoin ? De temps et d’espace. Il faut d’abord défricher, préparer, comme on repère pour le tournage d’un film. Comment alors reprocher au film d’être trop long ? Les paysages impliquent concentration et dispersion. Excellent géographe, Ceylan alterne plans serrés – discussions qui s’éternisent dans la voiture ou autour d’un repas ; maladie du fils du commissaire ; dialogue sur du yaourt au lait de bufflonne ; manque de moyens des paysans – avec la découverte des grands espaces. Il sait que mettre en scène revient à reconstituer une scène de crime. Les grands paysages de la province turque, ses champs labourés, le temps à l’orage, les chiens errants, installent sans cesse un climat lourd. Le film sait où s’arrêter pour mieux repartir. Excellant à jouer entre des moments de pauses, il s’autorise à respirer, à l’image de l’escale chez le maire d’un petit village qui se transforme en scène de repas.

La minutie de la reconstitution rend alors moins arbitraire l’écart entre l’enquête et les dérives hors du réalisme. Certains événements viennent régulièrement casser le programme purement descriptif. Les accents les plus signifiants enveloppent les éléments matériels, à l’image de la lampe à pétrole accrochée au mur qu’un travelling rend énigmatique. Les digressions obéissent à deux rythmes de dilatation : ralentissement, en soulignant la vision d’un personnage ou d’un moment qui fixe le temps (comme la caméra s’arrêtant sur le regard vengeur d’un enfant ; ou la démarche gracieuse de la belle fille du maire apportant le thé ou ramassant le linge) et divagations plus erratiques : une discussion informelle entre le chauffeur et le médecin commence sur la géographie de l’endroit pour dériver vers une réflexion noire sur le genre humain, sans que l’on sache si ces voix caverneuses émanent des personnages ou des sculptures inquiétantes dévoilées par les éclairs. Ces glissements impressionnent d’autant plus qu’ils sont sans effet de manche. Une séquence s’écartant soudain des contraintes de la mission, résume bien le projet du cinéaste : le commissaire Naci et le procureur Nusret discutent du cas de l’enquête. Mais la caméra distraite préfère filmer le chauffeur Arab Ali en train de cueillir des fruits. Les pommes tombent de l’arbre et roulent le long de la pente, emportées par le cours d’eau, alors que la conversation se poursuit off. On pense alors au Kiarostami du Vent nous emportera, à l’écoute des évènements poétiques et des accidents du réel.

Il était une fois en Anatolie se déguise d’abord en enquête pour peu à peu devenir une sorte d’autopsie des comportements humains. Derrière une vitre embuée, une caméra indiscrète s’avance, observant trois hommes rire autour de quelques verres et d’un repas. Un des trois, Yasar, pointe le nez dehors, alors que le tonnerre gronde et déchire la nuit. Au fil du récit, on apprend que ce soir-là, l’homme a été tué par ses deux compagnons, Kenan et son frère simplet. Le film retrace la généalogie du meurtre jusqu’au retour au village pour autopsier le cadavre. Alors cette gestion du temps est peut-être un leurre naturaliste. Habilement, le film se concentre sur des faits. On voit bien là le but d’une telle démarche : recréer, en quelques heures, une micro société, ses absurdités administratives, ses lâchetés et ses errements humains. Le commissaire Naci, d’abord montré comme brutal et impétueux finit par douter et être décontenancé par le criminel ; vers la la fin du film, c’est le légiste qui cache la vérité à propos du drame par compassion pour l’assassin ; ou encore le militaire qui s’occupe de délimiter les zones, offrant des décalages à film que l’humour sauve d’un éventuel sentencieux. Le gag discret, lors du rapport d’autopsie dicté par le procureur, sur la moustache du mort qui « ressemble à Clark Gable », puis de sa supposée similitude avec la star américaine, témoigne aussi d’une certaine malice, d’un cinéma plus nuancé que roublard, plus joueur que démonstratif.

par Thomas Fioretti
samedi 19 novembre 2011

Il était une fois en Anatolie Nuri Bilge Ceylan

Bosnie - Turquie ,  2011

(Bir Zamaniar Anadolu’da)

Avec : Muhammet Uzuner (Le docteur Cemal), Taner Birsel (le procureur Nusret), Yilmaz Erdogan (le commissaire Naci), Fırat Tanış (Kenan), Ahmet Mümtaz Taylan (Arab Ali)

Durée : 2h37

Sortie : 02 novembre

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