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31e Festival International du Film d’Amiens – 11-19 novembre 2011

Belgique-Corse

On attend toujours beaucoup trop du premier film de la compétition. Qu’il soit réussi, tout d’abord, qu’il nous plaise, parce que le recul critique est une charmante idée, qui ne change pas grand-chose au fait que la première impression semble toujours être la bonne. Mais on demande bien plus à ce film-là : on exige de lui qu’il nous laisse voir les principaux critères de sélection, le long travail préparatoire qui vient tout juste d’aboutir à ce Jour 1 du festival. Premier film de la compétition d’Amiens, Au cul du loup doit se justifier d’avoir passé le casting, et justifier le casting lui-même, ouvrant des correspondances qui ouvriront à leur tour un réseau, qui donnera au festival son identité propre. Lourde tâche que la sienne.

Au cul du loup raconte l’histoire d’une jeune femme de Charleroi, un peu encroûtée dans un quotidien morne sans être haïssable, un peu prisonnière d’un amour qui tient à force d’habitudes. Pas franchement heureuse, pas assez malheureuse pour envisager la fuite autrement que sous les traits d’une tentation très vague, aperçue dans le gris sonore et mouvant de la ville, aussitôt oubliée. Dans cette première partie de film, on reste un peu désorienté, pas très content d’y être, pas malheureux non plus : elle est là depuis trente ans, nous depuis dix minutes, nous pouvons bien attendre encore, l’accompagner dans sa fuite.

Tout change avec ce cadeau piégé, ce legs compliqué d’une maison en Corse qui n’est guère plus qu’une ruine, dans un village perdu dans la montagne, « au cul du loup », quasiment déserté. Après une tentative un peu pathétique d’inscrire ce legs embarrassant dans une continuité, en emmenant son homme, la jeune femme part seule, sur un coup de tête, armée de son seul entêtement. La construction binaire du film, simple et belle, s’établit d’un seul coup, et s’équilibre : deux aller-retours de la Belgique à la Corse, deux espaces-temps où rien ne se ressemble, sans qu’il soit besoin de convoquer l’éblouissement touristique et ses cartes postales, pas plus que la caricature déprimée de la ville du Nord sous cloche, où le soleil ne semble pas entrer.

La liberté coûte cher, et si le soleil brille plus souvent sur la Corse que sur Charleroi, il laisse insidieusement entrer dans sa lumière toutes les fragilités du personnage amené à se construire en assurant les murs branlants de sa maison presque effondrée, trop longtemps laissée à l’abandon, comme elle. Entre ses mains, les lourdes ardoises remontées sur le toit semblent fragiles comme une vitre. Mais lentement, le jour se fait sur elle, appelée à exister enfin dans un lieu et un temps, enfin elle-même.

Naïf dans le plus beau sens du terme, Au cul du loup est un film d’une grande justesse, qui ne cherche pas à modeler la vie à la taille de l’écran, mais promène un oeil sans cruauté ni faiblesse sur un parcours ordinaire d’exception. La terre enchantée de l’Île ne transforme pas la fragile héroïne qui l’arpente : touchée par cette grâce qui réoriente la fuite en une échappée belle, elle devient celle qu’elle aurait pu ne jamais devenir sans cette maison en ruines où le rêve oublié à Charleroi retrouve son infinie puissance, sa lisibilité essentielle, sa plus grande magie.

Les présentations sont faites : à construire de si belle façon une première impression d’Amiens, nous en avons bel et bien oublié qu’il fait froid.

par Noémie Luciani
jeudi 24 novembre 2011

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