JPEG - 115.1 ko
spip_tete

31e Festival International du Film d’Amiens – 11-19 novembre 2011

Afrique – Amiens

Deux films-dossiers

Depuis son exil en 1975, le peuple Sahraoui vit réfugié dans des camps au Sahara occidental, persécuté par l’armée marocaine qui revendique leur territoire ; depuis 1975, l’entreprise Goodyear d’Amiens asphyxie à petit feu ses ouvriers et les laisse crever sans compensation. Ces deux informations sont aussi peu médiatisées qu’elles sont scandaleuses. En parler est une chose, il faudrait aussi, idéalement et pour vraiment servir la réalité, en faire quelque chose de plus, puisqu’on est au cinéma, qu’un reportage d’« Envoyé Spécial ». En plus de l’information brute qui détient ici, certes, la primauté, trouve-t-on un point de vue, un style ? Territoire perdu, le film de Pierre-Yves Vandeweerd sort sur les écrans nationaux le 30 novembre, soit deux semaines seulement après Qu’ils reposent en révolte, dont le parti pris est très proche : risque d’un noir et blanc esthétisant, incarnation de réfugiés sous la forme d’images évanescentes, entre leur révélation au grand public et l’imminence de leur disparition. La Mort en bout de chaîne, de Mourad Laffitte, devra se contenter des hommages d’une séance spéciale dans le Grand Théâtre d’Amiens.

Il y a quelque chose d’étrange dans le fait de traverser le parvis de la cathédrale pour découvrir Territoire Perdu au cinéma situé de l’autre côté du petit canal. A la lumière dorée sur les pierres blanches se substituent soudain, sur l’écran, des dunes blanches brûlées par le soleil. Une voix off raconte en arabe les exactions dont ont été victimes des familles de Sahraouis dans le Sahara occidental. En 2010, les survivants ont l’air bien vieux. Vandeweerd les filme immobiles : s’agit-il de photos, de souvenirs, du passé ? Non, car un voile flotte subrepticement, soulevé par un courant d’air, incluant soudain dans le présent ce que l’on avait pris pour du passé. La persécution du peuple Sahraoui débute en 1976. Elle dure encore aujourd’hui. Le choix de tourner en Super 8 et en noir et blanc participe de cette excavation de victimes pas encore mortes. Il s’agit de se confronter à l’archaïsme que représente cette répression pour le Maroc, pays voisin des révolutions arabes, qui n’en apparaissent que plus sous leur aspect de vaste blague. La caméra employée est celle de l’époque à laquelle les familles ont été chassées et enfermées dans le désert, par un mur long de 2500 km appelé El Hisam, la ceinture, dont même les Marocains ne sont pas convaincus de la tangibilité. La caméra de Vandeweerd s’en rapproche peu à peu, jusqu’à en faire la barrière symbolique de l’indicible, lorsqu’une voix de femme évoque les viols de guerre. Le problème n’est pas tant le mur que ce qui se passe au-delà : nulle muraille n’apparaît à l’écran, elle n’aurait fait que déplacer le coeur visuel du problème, et celui-ci ne s’étend pas sur le désert, mais sur les visages, les hommes. La page d’histoire ne s’est pas refermée et le progrès, politique, technologique ou social, les a oubliés. Prisonniers de l’ère de la pellicule. Le documentaire de Vandeweerd ne creuse nullement la dimension politique du conflit. Ce n’est pas un discours, c’est un cri. La beauté du du noir et blanc, le grain du ciel bleu rendu gris, ne visent pas à rendre justice à la beauté des individus filmés, dont le visage est souvent dévoré par la lumière : le Super 8 se fait l’image même de la vulnérabilité des Sahraouis. Comme une pellicule peut brûler au soleil, voici un peuple sur le point de disparaître, au milieu du sable. En dépit d’un passé en couleurs qui surgit ça et là, ces hommes et femmes ne demeurent que des ombres. La métaphore n’est jamais trop forte : une chèvre qu’on égorge au soleil, des dromadaires dans un enclos dont les braiements sonnent comme une alarme de plan Orsec. Le territoire n’est pas seulement perdu pour ses habitants séculaires, il l’est aussi pour le monde entier, qui ne connaît rien de son histoire. La caméra de Vandeweerde pénètre ce monde en artiste et en exploratrice. Elle le médiatise de toutes ses images, de toutes ses métaphores : à défaut de le sauver, elle en retrouve la trace. C’est un début.

Ni artiste, ni exploratrice, la caméra numérique de Mourad Laffitte se comporte en Sainte-Thérèse des pauvres, compatissante, pleureuse. Le réalisateur, qui se filme lui-même prenant la pose, s’apparente – Germinal est cité explicitement ! – à une espèce de Zola auquel les moyens feraient défaut. Le sujet se prête pourtant aux ambitions du portraitiste. Future pièce à conviction dans un procès qui oppose les anciens salariés à leur entreprise malfaisante, son film se contente d’asséner la thèse selon laquelle la fabrication d’un pneu donne le cancer. Que les ouvriers meurent jeunes à cause de leurs conditions de travail abjectes, on n’en doute pas une seconde ; qu’une entreprise se moque de la longévité de sa main d’œuvre comme de l’an quarante ne nous surprend pas plus. Deux vérités font cependant saillie. La première concerne la délocalisation, sujet déjà traité par Laffitte dans un précédent documentaire : si les entreprises s’orientent vers la Chine, c’est que les produits toxiques interdits en France sont autorisés là-bas. La seconde est plus générale. Jean-Claude est un retraité en pull gris, filmé chez lui, devant sa commode, mélange savant de Guy Roux et de François Morel. Pourquoi être resté chez Goodyear, se demande-t-il. Pourquoi ? Pour le pognon. Alors que ce n’est pas ce qu’il cherchait, Laffitte a eu le bon sens de laisser parler ici l’honnêteté pure de la victime résignée : une fois nourri suffisamment, l’homme ne prend pas le risque de changer de maître pour chercher mieux. Le cynisme émanant d’un personnage aussi humble que ce Jean-Claude devient troublant dès lors qu’il est laissé au montage. Il aurait sans doute mieux valu faire de cette résignation le coeur du problème, de peindre un portrait de la classe ouvrière comme en aurait rêvé Zola, plutôt que de filmer ce Jean-Claude comme un énième client de Julien Courbet, que l’on écoute se plaindre et dont l’honnêteté n’est jamais que le carburant d’un argument plus vaste et moins intéressant, uniquement fondé sur une poignée de formules choc, quelles qu’elles soient.

La salle est aussi comble qu’à la cérémonie d’ouverture. Amiens prend fait et cause pour ces ouvriers. L’engagement n’est pas absent du festival : un hommage important est également consacré à Mohammad Rasoulof, compatriote de Jafar Panahi. Fallait-il cependant laisser hurler la voix de ce leader syndical dans le Grand Théâtre de la maison de la culture ? Pas que sa voix soit particulièrement insupportable, ni que le discours soit inacceptable : le problème tient à l’enregistrement et au mixage, effectués sans plus de moyens que de soin, faisant de cette diatribe agressive et vindicative (« Aux Etats-Unis ! Aux Etats-Unis ! »…) un supplice pour le festivalier égaré qui s’attendait à découvrir un minimum de travail technique dans un film au programme. Aucun des fléaux du documentaire ne manque à l’appel. Ni mixage, ni montage, musique d’ascenseur, misérabilisme triomphant : la plupart des interviewés lèvent les yeux vers le réalisateur resté debout lorsqu’ils racontent leur malheurs. On fait difficilement plus pathétique, sauf peut-être à zoomer sur des yeux qui pleurent, ce dont Laffitte ne se prive pas. A terme, on se demande dans quel camp joue vraiment ce dernier, s’il n’est pas du côté de Goodyear. Lorsqu’à la fin de son documentaire, il explique qu’il n’a voulu faire qu’un film « subjectif », on ne peut s’empêcher de repenser aux paroles de l’avocat de l’entreprise, déclarant avec ce cynisme laissé au montage qu’« on peut toujours faire mieux : être plus propre, être plus juste ; mais pourquoi est-ce qu’on ne fait pas mieux ? Parce qu’on est dans le monde du relatif ». Laffitte est remonté sur scène, et s’excuse d’avoir lancé la cassette destinée à la presse, sans voix off. La salle applaudit et pardonne. Tout est relatif, en effet.

par Camille Brunel
jeudi 24 novembre 2011

Accueil > évènements > festivals > Amiens 2011 > Afrique – Amiens