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Dimanche matin

interview avec Christelle Cornil et Pierre Duculot, actrice et réalisateur de Au cul du loup

Rien n’est plus dangereux que de donner rendez-vous au petit-déjeuner à un tandem qui s’est levé du bon pied. Christelle Cornil et Pierre Duculot ont tourné plusieurs courts métrages ensemble. C’est pour elle que le réalisateur a écrit le rôle de Christina dans Au cul du loup, premier rôle principal dans un long de Christelle. Sympathiques et atypiques, ils ont beaucoup de choses à dire et nous beaucoup de questions à poser. Au final, plus d’une heure d’un entretien passionnant dont on voudrait tout garder : un cauchemar de dérushage.

Independencia : Christelle, peux-tu nous présenter rapidement ton parcours ?

Christelle Cornil : Je suis belge, née dans une petite province en Wallonie, à environ 40 minutes de Bruxelles. À 18 ans, j’ai dit à mes parents que je voulais partir faire des études de théâtre en Angleterre parce que j’avais complètement flashé sur le travail d’Emma Thompson et que je voulais travailler avec elle. Deux ans plus tôt, je l’avais vue dans Au Nom du Père, qui a été un véritable électrochoc. J’ai commencé à voir tous ses films, à apprendre par coeur toutes les répliques. Mes parents, flippaient à l’idée que je parte sur un coup de tête, mais ils ont eu confiance et m’ont laissée partir pendant six mois faire un cours intensif dans une école de théâtre à Oxford. Le problème était que ça coûtait cher et qu’il n’y avait pas de perspectives de travail immédiates, il fallait que je continue mes études à Londres, la formation d’Oxford étant très bien mais trop éloignée de la vie artistique. J’ai passé l’examen d’entrée dans quatre écoles de théâtre et j’ai été reçue dans l’une d’elle mais en décalé, c’est à dire en janvier, pas en septembre. Du coup, ça créait un gros décalage entre la fin de mes cours à Oxford et le début des cours à Londres, et mes parents à ce moment-là ont vraiment eu peur. Ils m’ont proposé de faire un cursus classique en Belgique et de repartir après en Angleterre. Ce qui était loin d’être bête, parce qu’il y a en Angleterre des cursus intensifs d’un an, que tu fais après la formation de base. J’ai fait ensuite un an à l’IAD, qui est une école de théâtre et de réalisation en Belgique, une année probatoire que j’ai très mal vécue, puis le conservatoire, mais un peu dépitée, n’y croyant plus trop. Les profs me disaient : « C’est super, tu es très investie mais pour nous tu ne seras pas comédienne ». Ils trouvaient que je n’avais pas les qualités de jeu qu’il fallait. Je manquais de confiance, et avec l’esprit de compétition qui régnait je n’arrivais pas à trouver ma place. Je n’avais jamais fonctionné dans la compétition : en Angleterre, on travaillait la main dans la main avec les autres élèves, c’était un travail beaucoup plus humain. Je me suis retrouvée perdue dans cette compétition, incapable de m’affirmer en tant que comédienne. Je l’ai fait au niveau de l’assistanat, j’ai aidé à faire les costumes et les décors, mais je ne travaillais pas assez mon jeu. Finalement, sur vingt-cinq ils en ont gardé onze, dont je ne faisais pas partie. Une grosse claque. Et puis j’ai fait le conservatoire de Bruxelles en déclamation et art dramatique, je l’ai très mal vécu pour les mêmes raisons. J’avais perdu cette confiance et cette certitude d’être à la bonne place. Les profs étaient très durs, pas toujours justes. Je trouve qu’ils basaient leur travail sur des critères qui n’étaient pas valables. Je ne me suis pas sentie soutenue dans mes études. Heureusement, en fin de deuxième année, j’ai eu la chance d’être castée sur Le Vélo de Ghislain Lambert, avec Benoît Poelvoorde. Ma troisième année a été un enfer à cause de la jalousie autour de ce rôle, même de la part de profs, mais ça m’a permis de mettre un pied dedans.

Inde : Cela ressemble à l’histoire de ton personnage dans le film, lui aussi parte en Angleterre.

C. Cornil : Mais j’avais douze ans de moins que ce personnage, pour qui il y a un enjeu vraiment vital : elle va vers ses racines. Chez moi, il y avait un désir d’émancipation de l’adolescente, et un sentiment d’évidence, un coup de foudre absolu pour cette langue, ces textes, cette comédienne.

Inde : Combien de temps avez-vous passé en Corse ?

Pierre Duculot : Le tournage corse en tant que tel a duré quatre semaines. Mais on avait fait pas mal de repérage avant. J’y passe pratiquement tous mes étés depuis des années, donc je connais assez bien, mais comme elle est quasiment dans tous les plans, j’avais envie de la voir dans le paysage.

Inde : L’un des aspects intéressants du film, c’est justement qu’on ne voit pas le paysage aussi souvent que ce à quoi on pourrait s’attendre. Est-ce seulement à cause des aléas du climat ? [Evoqués avec beaucoup d’humour lors de la présentation du film, la veille. NDLR]

P. Duculot : Pas seulement. D’abord, comme nous n’avions pas beaucoup de temps, le plan de tournage était très précis, et nous avions dû faire des choix d’entrée de jeu. Mais je ne voulais pas de cartes postales : à partir du moment où elle est en Corse, tout ce qui dépasse d’elle dans le cadre, c’est déjà la Corse. Je n’ai pas besoin de mettre la montagne en perspective tout le temps, pour que les gens s’exclament à chaque panoramique. Je ne voulais pas faire dans le contemplatif. On a été victime de la météo, le tournage a été très pénible à ce point de vue, mais finalement c’était une chance.

Inde : Votre parcours est aussi atypique que celui de votre actrice.

P. Duculot : Je ne suis pas cinéaste, j’ai commencé à faire des films à plus de quarante ans, et les financements sont d’autant plus durs à trouver. J’ai été professeur pendant vingt-deux ans, et je m’occupe maintenant de productions documentaires. Je ne suis pas intermittent du spectacle, et le statut est d’ailleurs en Belgique encore plus problématique que chez vous. Je me vois mal attendre trois ans dans mon divan en écrivant des films. Je n’ai pas cette culture-là. Ecrire des scénarios, c’est mon loisir préféré.

Inde : Qu’est-ce qui vous a marqué sur ce tournage ?

P. Duculot : Les conditions climatiques en général. Le tournage en Corse a commencé la semaine du nuage islandais. Ce qui veut dire que tous ceux qui n’étaient pas en Corse n’ont pas pu venir. On a dû remplacer des comédiens au pied levé. Et puis le temps changeait sans cesse, on pouvait passer dans une même journée du soleil à l’orage. Pour les réglages de lumière en extérieur, passe encore, mais en intérieur. Contrairement à ce qu’on croit, à ce que les producteurs disent, la caméra numérique s’éclaire, comme toutes les autres.

Inde : Est-ce que c’est à cause des difficultés de régler la luminosité qu’il y a un minimum de travellings dans le film ?

P. Duculot : Je n’aime pas les travellings. Je trouve que les caméras au cinéma bougent beaucoup trop. La caricature, c’est quand le commissaire Navarro interroge un suspect : « Qu’est-ce que vous faisiez hier entre 22h et 4h du matin ? », la caméra fait quatre fois le tour. Il n’y a absolument aucune raison. Seulement, comme il n’y a rien à raconter, on fait un peu d’esbroufe : une image bleue, la caméra qui s’avance et qui recule... Je préfère qu’il y ait très peu de travellings, pour que le mouvement prenne du sens, aille chercher un état d’âme. (29:32)

Camille Brunel : Parlez-nous de la scène de sexe.

P. Duculot : Pourquoi j’ai mis ça ? on n’est pas tout à fait au pays des Bisounours. Il y a quelque chose qui la tient à ce bonhomme. Au cinéma, le sexe est toujours une chose où les gens s’embrassent et se regardent avec des yeux énamourés, et on oublie parfois que c’est un pur besoin physique et organique. Il y a un mois qu’elle est partie, et quand elle le retrouve, elle a envie de le retrouver vraiment. Et s’ils se tiennent depuis très longtemps à mon avis c’est parce qu’ils fonctionnent bien. C’est aussi une scène dans laquelle elle prend le pouvoir.

C. Cornil : C’est une façon de montrer qu’elle est vraiment paumée. D’un côté elle prend du plaisir, ils se connaissent bien, il sait y faire, et en même temps elle s’en veut profondément d’avoir presque cédé au berger la veille, elle est très mal. Du coup, c’est un moment doux-amer. Elle a été déçue par lui, lorsqu’il n’a pas tenu sa promesse de venir avec elle. Et lorsqu’elle le retrouve sur le quai de la gare, elle est soulagée, mais est-ce que c’est de le retrouver lui parce qu’elle l’aime, ou de retrouver quelque chose qu’elle connaît, un repère ? A ce moment-là, lorsqu’elle revient, elle ne sait plus du tout où elle est.

Inde : Revenons à Charleroi, justement. L’un des points forts du film, c’est cette alternance entre deux espace-temps complètement opposés, la Corse et Charleroi. Au niveau de la réalisation comme au niveau du jeu, l’opposition est-elle très travaillée, ou est-elle venue naturellement, à partir du ressenti ? Est-ce qu’il s’agissait plutôt d’estomper les différences, ou de les accentuer ?

P. Duculot : Il y a deux énergies très différentes. Charleroi est une ville avec une très forte densité de population. Il y a du bruit en permanence. Il fallait qu’on ait cette impression, même si au fond il ne se passe pas grand-chose à Charleroi. C’est une ville où tu ne peux jamais prendre du temps pour regarder autour de toi, tout est en mouvement. Christina aussi est toujours en mouvement : quand elle est dans les rues, elle ne s’arrête pas de marcher, chez elle elle range des petites choses. C’est une sorte de frénésie, pas très productive, mais contagieuse. Au niveau de la caméra, on est souvent plus près des personnages à Charleroi.
La Corse est beaucoup plus posée. En Corse on prend de l’air, et les gens pressés sont déjà morts. Il faut vivre au rythme du pays, attendre une camionnette deux heures, une heure de plus pour faire un déplacement... Il fallait marquer les différences, mais je ne voulais pas non plus caricaturer la vie à Charleroi, la rendre trop laide. Les personnages que l’on suit sont de la middle-class : pas riches, mais pas pauvres, aux préoccupations très quotidiennes. Et le décor à Charleroi, ce sont les gens. Il y a beaucoup de scènes avec beaucoup de monde. Il y a toujours quelqu’un derrière quand tu te retournes, alors qu’en Corse il n’y a personne.

C. Cornil : Je me suis beaucoup laissé porter par l’espace autour de moi. Fatalement, dans une ville comme Charleroi, il te pèse sur les épaules. En Corse au contraire, c’est un sentiment d’ouverture. Il fallait que je sois disponible à tout cela, que je le ressente intrinsèquement, physiquement. Nous avions aussi beaucoup travaillé en amont, beaucoup discuté. En Belgique, il y aussi le poids de la famille et des responsabilités : la famille elle-même est comme un lieu d’enfermement. Même lorsque c’est bienveillant, on n’y respire pas toujours bien. En Corse, c’est tout autre chose, elle n’y est pas du tout pour les mêmes raisons. J’avais fait un carnet dans lequel j’avais photocopié tout le scénario, avec une page par séquence. Et dans l’ordre du scénario, j’avais noté toute l’évolution du personnage : d’où elle venait dans son parcours, par où elle passait sur le plan de l’émotion, quel était la scène précédente que je devais garder en tête.

Inde : Ce film représente une étape particulière dans votre relation réalisateur/actrice. Vous avez déjà fait plusieurs courts ensemble, mais c’est votre premier long, et Pierre a écrit le rôle spécialement pour Christelle. En quoi votre travail, et vos rapports, sont-ils différents de ceux qui unissent un réalisateur et une actrice liés par le hasard du casting, sur un seul film ?

C. Cornil : On s’est accordé énormément de temps. Pour communiquer autour de l’histoire. Pierre m’a impliquée très vite : c’était la première fois que j’allais en repérages avec le réalisateur, par exemple, parce qu’il avait besoin de me voir dans le paysage. J’ai apporté beaucoup de moi, en tant que femme de trente ans, à cette histoire. Le revers de la médaille, c’est qu’en arrivant sur le plateau il faut trouver un équilibre qui n’est pas celui-là, renoncer au lien fusionnel. C’est d’autant plus difficile que c’était, pour tous les deux, le film de notre vie. Ce qui n’est pas le cas pour le reste de l’équipe. Lorsque quelque chose coinçait, c’était pour nous une frustration énorme, mais pour les autres, c’était juste une journée où l’on n’avait pas fait tout ce qu’on avait prévu de faire.

P. Duculot : J’ai besoin de beaucoup parler avec les comédiens. Certains sont de très bons instinctifs, mais j’ai vraiment besoin de discuter de choses très quotidiennes pour savoir comment je vais les faire travailler. Avec Christelle, tout a commencé à un festival de courts-métrages en Belgique où nous faisions tous les deux partie du jury. J’ai eu l’impression que le courant passait bien. J’ai écrit mon premier court-métrage, Dormir au chaud, en pensant à elle. Et c’était son premier grand rôle de court métrage. D’une certaine façon, on a grandi ensemble.

Inde : Christelle, vous avez apporté des idées de mise en scène ?

C. Cornil : Plutôt au niveau des dialogues. Sur le tournage, et c’est un regret pour moi, le timing très serré ne nous laissait pas le temps d’explorer autre chose sur le plateau. C’était frustrant, après tout le temps passé à préparer le film ensemble, faire des lectures du texte, se demander ce qui tenait bien en bouche...

P. Duculot : J’ai la même frustration. Sur mes prochains films, le temps est le seul luxe que je voudrais négocier avec un producteur. Pour préciser l’influence de Christelle, elle a lu quatre ou cinq versions différentes du scénario, et elle avait le droit de faire toutes les observations qu’elle voulait. Je lui ai beaucoup emprunté pour les dialogues, ce qu’elle avait à dire sur cette femme de trente ans sonnait souvent plus juste, c’était évident. Je lui ai pris des gestes auxquels je n’aurais pas pensé, des phrases...

Inde : Si vous deviez choisir une scène particulièrement belle et importante pour vous, dont vous êtes fiers, laquelle prendriez-vous ?

C. Cornil : La scène où Christina est avec Flora, lorsqu’elles redécouvrent de vieilles photos. C’est un moment très complice, que j’ai adoré tourner.

Inde : C’est une scène assez impressionnante sur le plan du jeu. Lorsque Christina comprend que la jeune femme dont Flora lui raconte l’histoire est sa grand-mère, on voit une palette d’émotions se succéder très rapidement sur son visage. Comment fait-on pour jouer ce genre de scène ?

C. Cornil : La principale difficulté, c’est de retrouver la surprise. Bien sûr la scène a été préparée techniquement, mais au moment de jouer il faut arriver à oublier complètement la technique, pour que quand la phrase arrive tu sois surprise pour de bon.

Inde : Pierre, quelle est votre scène préférée ?

P. Duculot : Celle où elle redécouvre la montagne au-dessus du tableau, vers la fin. Et la scène avec les brebis, où elle retrouve vraiment une âme d’enfant. Il y a un naturel incroyable là-dedans. Pourtant, c’était un enfer à tourner. Des brebis partout, on était douze à courir derrière la caméra en essayant de ne pas tomber...

C. Cornil : Quand j’ai enfin réussi à attraper la brebis, toutes les autres, qui étaient assez paniquées, ont trouvé la brèche dans l’enclos et se sont enfuies dans la nature.

P. Duculot : On a mis quatre heures à la récupérer. C’est pour ça que le dernier plan devant la bergerie est un peu noir. Enfin... un peu contrasté.

Propos recueillis par Camille Brunel, Noémie Luciani à Amiens le 13 novembre 2011, retranscrits et mis en forme par NL.

par Noémie Luciani
jeudi 24 novembre 2011

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