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50/50  de Jonathan Levine

Requiem en Seth mineur

6.8

Pas de surprise, l’attraction principale de 50/50 s’appelle Seth Rogen. Le film a le même parti pris que Funny People – faire une comédie d’une maladie mortelle – mais rien n’y égale l’étrangeté absolue de celui qui ne tient pourtant que le second rôle. Rogen est encore cet extra-terrestre promenant son hébétude et son enthousiasme sur les choses humaines ; y compris dans la colère, son personnage semble, à la manière de Woody Allen, à la fois spontané et complètement composé. Dans 40 ans, toujours puceau et dans Funny People, la singularité de cet acteur se dilue quelque peu dans le grand puzzle du maître Apatow. Tandis que le reste de sa filmographie ressemble au sommaire d’un hypothétique Life for Dummies – Seth Rogen et l’autorité, la naissance, le sexe, la violence, l’héroïsme, la religion… –, avec 50/50, notre héros s’attaque à la mort, visiblement le seul problème à encombrer plus que le sexe – qui, chose nouvelle, coule de source. A peu de chose près, c’est ainsi que se lit la maturité de l’acteur. Le « I’m gonna fuck her » lu sur les lèvres de Jonah Hill à la fin de l’autobiographique Supergrave est devenu « I fucked her », toujours muet, désignant une conquête endormie sur un canapé. Séduire n’est plus un problème. Tout devrait aller bien. Bryce Dallas Howard elle-même est à portée de main. C’est le moment de s’inquiéter à nouveau, et cette nouvelle inquiétude, c’est le cancer.

A chaque tome, le costume change. Uniforme de policier, costume de justicier, Computer Generated alien. Cette fois la modification est plus vaste, tient au jeu tout entier : on jurerait voir Rogen en retrait, comme en position de pieux respect. 50/50 est un Rogen mineur. C’est ainsi l’occasion pour lui de se rapprocher d’une nouvelle forme d’humour. Ici, un simple « It’s time for me to lace my shoe » fait gag, sorte de parasite conférant au film cette aura d’honnêteté, style auquel s’adaptent tous les réalisateurs, ou en tout cas tous les monteurs qui s’occupent de Rogen. Ne jamais couper la dernière réplique d’une scène. Trop mineur parfois : on aurait aimé en savoir plus sur lui. On le voit peu. On le voit peu souffrir. Cela suffit. Lorsqu’on le voit pincer les lèvres après avoir déposé son bro (Joseph Gordon-Levitt) à l’hôpital, le voilà qui tourne la tête, détourne son visage de la caméra en une sorte de geste d’acteur pudique qui tombe à point nommé pour dire l’embarras qu’il peut y avoir à raconter une telle situation. Nul besoin de regretter que Rogen n’occupe pas plus l’écran. Son absence ne correspond qu’à l’espace occupé par son humble attitude de fêtard démuni face à la mort.

Qu’Angelica Huston apparaisse en mère du malade apparaît du coup comme une évidence. Elle est, encore et toujours, la Morticia Addams de Barry Sonnenfeld, mélange de l’amour et de la mort. Chez Levine, ce côté veuve noire ressort : elle est cette mère envahissante dont le fils-moucheron doit quitter la toile. L’étreinte qu’elle échange avec son fils, que l’on va emporter sur le billard fatidique à l’origine du titre, émeut certes parce que Levine y passe une musique pop douce comme un retour in extremis à l’enfance, ou parce que Joseph Gordon-Levitt est excellent. Elle émeut surtout parce qu’en sous-texte, c’est la mort elle-même qui étreint le jeune homme, en qui se lisent autant d’amour que de crainte. 50% d’envie de mourir, 50% d’envie de vivre. 50/50 est l’histoire d’un homme qui se résigne, pousse un hurlement que la caméra laisse calmement passer, comme si momentanément Soderbergh s’occupait des travellings, puis reprend son chemin vers la suite de sa vie avec sérénité. Son hurlement n’est même pas dû à sa mort prochaine, mais plutôt au bordel affectif répandu autour de lui en 27 ans d’existence. Un coup de téléphone à une fille qui devrait être la bonne suffit à régler le problème. Le problème n’est même pas de mourir, mais d’abord d’être aimé.

Le père, dans 50/50, est frappé d’un Alzheimer traité sans musique ni gros plans. Il fait d’ailleurs plutôt office de personnage-relais supplémentaire, ne comprenant rien de ce qui arrive, comme le spectateur ou le héros lui-même s’il avait pu s’en tenir au moment crucial où son cancer lui est annoncé. Le film entier pourrait avoir été filmé à travers son regard amnésique, qui se marie parfaitement au regard sans souvenirs ni rancœurs de Seth Rogen. 50/50 incarne cette curiosité intrinsèque à la génération de Seth Rogen, née dans les années 80, dont les deux tiers attraperont un cancer avant 2050, dont la moitié en mourra. Avec la même honnêteté bourrin qui pousse Rogen à révéler au malade que sa copine le trompe, Levine révèle à son public ce qui l’attend. Il n’échappe pas à la volonté d’enseigner les méthodes de survie sans virer au pensum zen – une attitude moquée par le personnage d’Anna Kendricks, petite psy aussi jolie qu’inexpérimentée sur laquelle s’achève le film qui a accepté de ne pas pouvoir rassurer et de vivre avec l’impuissance dont elle fait son métier. Jolies scènes où celle-ci doit apprendre à toucher son patient pour le rassurer, sans qu’une doucereuse hypocrisie ne l’emporte. Premier d’une longue série de films sur le sujet, 50/50 apprend lui aussi à ne pas rassurer et raconte, simplement, joliment, un morceau d’avenir avec ce qu’il en restera de meilleur, même en 2050, quand les océans seront vides : du sexe, des sentiments.

par Camille Brunel
vendredi 25 novembre 2011

50/50 Jonathan Levine

États-Unis ,  2011

Avec : Joseph Gordon-Levitt (Adam), Seth Rogen (Seth), Anna Kendrick (Katherine), Bryce Dallas Howard (Rachael), Anjelica Huston (Diane), Serge Houde (Richard), Andrew Airlie (Docteur Ross), Matt Frewer (Mitch).

Durée : 1h40mn

Sortie : 16 novembre 2011

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