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Time Out  de Andrew Niccol

Du retard

5.4

Encore un film d’action flirtant avec la philosophie, ou du moins prétendant agiter d’autres ramures cérébrales que les simples nerfs optiques. Certes, cette pensée fonctionne avec des concepts gros comme des dents creuses : système, espoir, miracle. Mais Andrew Niccol a l’intérêt de n’avoir qu’une obsession, les mutations du Capital, ce monstre froid qui est la source même de ses films. D’où un beau cercle vicieux, ou les apories de la critique à l’américaine.

Andrew Niccol est un homme de peu de films, mais chacun d’eux se voudrait allégorie du « système ». Gattaca et S1m0ne, réalisés en pleine fièvre du clonage, annonçaient le règne à venir d’un monde génétiquement contrôlé, et donc biologiquement hiérarchisé. Dans Gattaca, le génome individuel était devenu le Capital même, chaque être trouvant travail et conjoint(e) en fonction de la note attribuée à son ADN. Lord of War avait fait des flux d’armes la substance du Capital, comme si leurs mouvements et les tractations qui s’organisaient autour disaient le sens du jeu du monde. Time Out va plus loin encore : il littéralise le vieux proverbe voulant que le temps soit de l’argent, et fait du temps de vie lui-même le Capital. Chaque individu a une montre inscrite sur son avant-bras enregistrant le nombre d’heures, de mois ou d’années à vivre, et échangeables contre biens et services. D’où un monde séparé en différentes zones – l’accès aux plus riches demande tellement de temps que les plus pauvres y renoncent, comme la fourmilière de Gattaca était fermée aux invalides. D’un côté, les magnats de la finance, trafiquants de temps qui touchent à l’immortalité ; de l’autre, le ghetto et ses déshérités qui prennent l’expression « Vivre au jour le jour » au pied de la lettre, leur horizon de vie ne dépassant pas les quelques heures à venir. Tous ont arrêté de grandir à vingt-cinq ans, d’où une joyeuse galerie d’éphèbes aux corps plastifiés, répondant au verre des buildings, au doux béton du ghetto et à la teinte métallique de l’image – on est pas loin de l’esthétique aseptisée d’un Nolan. Bref, le film pousse à bout les implications de la notion désuète de « système », peut-être parce que le mot, à défaut d’avoir son efficace pour comprendre réellement l’état du monde, convient à merveille aux grosses machines totalisantes que sont ces super-productions.

L’idée d’un « capitalisme darwinien » revient sans cesse dans les films de Niccol : rêve d’une naturalisation du phénomène économique, qui a nourri de nombreux débats aux États-Unis au début du siècle précédent. Niccol est apparemment du côté des ceux qui, s’ils s’accordaient avec l’idée d’une main invisible, voulaient introduire un peu de « justice » pour pallier aux maladresses de celle-ci. Car, dans le film, il n’y a pas de gardien de la paix, mais des « Time-Keepers », police du Capital secondée par son envers, les « Minutes Men », gangsters écumant le ghetto à la recherche de temps gagné. Le système ne fonctionne pas sur la justice mais sur l’autorégulation, explique-t-on à Will Salas (Justin Timberlake), un pauvre devenu riche pour un temps et contemplant l’écart qui constitue le monde. Lui, indigné, réclame un capitalisme à visage humain, avec du temps pour tous. Il va emporter dans son combat Sylvia (Amanda Seyfried), la fille du grand capitaliste Philippe Weis (Vincent Kartheiser) qui gère la banque du temps. Elle ne représente pas la justice mais le souci qualitatif contre l’empire du quantitatif, et fait jouer le temps vécu et voulu contre le temps calculé et compté. Le film suit alors le scénario de Robin des Bois, façon Bonnie and Clyde. Ils volent et redistribuent, mais le système-monstre augmente le coût de la vie des pauvres pour pallier à l’éphémère perturbation. C’est là une des apories propres au cinéma d’action américain, pris dans une double postulation : d’un côté, le désir d’une description réaliste du dit système qui, dès lors qu’il est appréhendé en tant que système, c’est-à-dire comme logique organique et unitaire, ne peut qu’être déterministe, impitoyable, totalitaire, sans laisser d’espace au moindre point de fuite ; et, de l’autre, le rêve de sauver l’individu face à cette machine aveugle, d’affirmer le miracle, l’exception aux lois naturelles, la possibilité d’un changement alors même que son impossibilité vient d’être démontrée. Dans Time Out, le saut qualitatif a lieu lorsque les deux héros arrivent à dérober une somme astronomique d’années, ce qui produit un tel déséquilibre de la balance que peut-être, dit la voix d’une speakerine dans les dernières minutes du film, le système va s’effondrer – idée étrange puisque le Capital continue de circuler. Mais Philippe Weis avait prévenu : ce changement ne va troubler le partage que de manière éphémère, avant que la machine effroyable du capitalisme – qui, rappelle-t-il, n’est inhumain que dans la mesure où il est trop humain – ne reprenne ses droits.

Niaiserie ? Certes, les catégories économico-politiques des scénaristes hollywoodiens perdent en finesse ce qu’elles gagnent en puissance de frappe sur l’imagination, c’est que l’antinomie sur laquelle elles reposent est elle-même insoluble. On retrouvait le même problème dans Matrix – dont le film reprend explicitement le jeu sur les chiffres verts lumineux – entre d’un côté un déterminisme total qui ne fait plus appel au domaine naturel mais informatique, mathématique, et de l’autre le miracle de l’élu. Time Out contient un paradoxe plus vertigineux. Il prétend dévoiler la source même du Capital, alors qu’il en est lui-même un produit, ce qui le force à se méprendre sur sa nature. L’identification du Capital et du temps date de l’économie industrielle, lorsque l’unité numérique était le travail manuel, le temps nécessaire à l’ouvrier à accomplir telle ou telle tâche. L’argent était du temps dans la mesure où ce qu’on payait était le temps socialement nécessaire à produire tel objet ; et le mode capitaliste de production, disait Marx, naissait d’un échange inégal, d’un salaire payé seulement à moitié, alors que le capitaliste réalisait une plus-value sur ce travail. Or, le paradigme a changé avec le passage à un capitalisme des flux, ou des informations, bref à une logique où la valeur du travail n’est plus estimée selon l’investissement temporel qu’il demande. Hollywood prétend dévoiler un secret au moment même où celui-ci devient avarié. Péguy expliquait dans Clio que les œuvres d’art ne rencontrent leur contemporanéité que de manière transversale et non frontale, qu’elles enregistrent la substance du temps sous une forme cryptée, presque involontaire, sans pouvoir jamais la prendre pour matière explicite d’un discours. C’est parce qu’il prétend prendre le Capital pour sujet que Time Out le rate complètement. Parce qu’ils reposent sur une dramaturgie des flux, sur une logique de la circulation des informations, des films de Michael Mann comme Collateral ou Miami Vice, qui se présentent comme purs films de gangster, approchent de beaucoup plus près la forme actuelle du mode de production capitaliste. Time Out est anachronique ; mais par là, il en dit plus sur Hollywood. Parce que cette obsession du temps est, après tout, celle de la ville-cinéma : temps de la production des films, temps, surtout, de l’action dans les films. Il montre à quel point tout film d’action est hanté par le problème du minutage, du calcul du temps, qu’il s’agit toujours d’une course contre la montre. Étrange mouvement : en prétendant se pencher sur son origine, le film la manque ; mais, ratant l’infrastructure, le film dessine l’épure de la superstructure. Drôle de ruse du capitalisme, qui fait du produit se présentant comme sa critique radicale un des plus grands monuments idéologiques.

par Gabriel Bortzmeyer
samedi 26 novembre 2011

Time Out Andrew Niccol

États-Unis ,  2011

Avec : Toby Hemingway (Kors), Brendan Miller (Kolber), Yaya DaCosta (Greta), Alex Pettyfer (Fortis), Shyloh Oostwald (Maya), Colin McGurk (Le Citoyen).

Durée : 1h 41min

Sortie : 23 novembre 2011

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