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Le Stratège  de Bennet Miller

Les seconds rôles

7.0

Voici, fait rare, un film de sport qui ne ménage pratiquement aucun suspense. Non pas que nous devinions à l’avance les retournements de l’histoire vraie, les victoires et les défaites des Oakland Athletics, mais nous ignorons simplement si l’équipe doit perdre ou gagner. Nous ne comprenons pas quelle parabole elle doit illustrer, quelle vérité entériner. Des matchs, nous ne verrons d’ailleurs le plus souvent que des bribes, le manager allumant un instant sa radio pour l’ouverture puis le score final, mais refusant d’assister au spectacle. Aussi faudrait-il plutôt parler d’un film sur le sport, les deux héros s’obstinant à en faire un sujet d’étude plus qu’un mode de vie. Se démarquant ainsi de la grande lignée des épopées sportives américaines, Moneyball prend discrètement à revers leur morale. L’étudiant attardé, sorti de Harvard et perdu dans ses fiches, aura raison contre l’expérience de l’homme de terrain, et la loi du chiffre se révèlera curieusement plus humaine que la philosophie virile du sport. Cette inversion des valeurs est due à l’arrivée au club d’un personnage qui fait figure d’anomalie physique et spirituelle au milieu du vestiaire : Peter Brand, alias Jonah Hill. Le manager de l’équipe, Billy Beane, s’est entiché du jeune homme, d’autant plus précieux que les vieux experts ne peuvent que le rejeter. Il a le pressentiment qu’il appartient à ce cérébral pur et dur, qui a accroché au dessus de son lit un poster de Platon, de révolutionner le passe-temps national.

Que fait exactement le nouveau venu ? Pas grand-chose, à part suivre méthodiquement les théories de Bill James, inventeur des sabermetrics, approche voulue objective du sport à partir de données statistiques. Etablissant une grille de calcul augmentée de nouveaux paramètres, Peter se contente de fournir à son patron les noms que l’opération fait émerger. Il suit l’intuition de Billy qui suit à son tour ses instructions, les deux hommes semblant se reposer l’un sur l’autre. Les acteurs eux-mêmes n’ont d’ailleurs pas à faire beaucoup plus : Brad Pitt se fait consoler de ses échecs et Jonah Hill promène ses yeux ahuris, tandis que Philip Seymour Hoffman fait la moue faute de mieux. Seul l’étrange binôme formé par Peter et Billy, désarmés l’un sans l’autre, donne au film sa dynamique. C’est de leur dialogue sans cesse relancé, de leurs mises au point dans l’urgence qu’émerge toute impulsion. L’action nait donc du seul dialogue, au point de se confondre parfois avec lui, selon la marque de fabrique maintenant bien connue d’Aaron Sorkin. Les héros de Moneyball agissent entièrement en coulisse, avant et entre les matchs, se souciant aussi peu des injonctions de la foule que les hommes de l’ombre d’A la Maison Blanche. Leur héroïsme est le revers d’un certain cynisme : ils savent qu’on ne leur reprochera pas d’être restés sur leurs choix quand ceux-ci auront fait leurs preuves. Ils n’ont besoin que de résultats ; la confiance et l’image qu’ils renvoient suivront.

Le souci pratique entraîne une inversion des priorités qui est, aussi, une conversion. Fatigué de demander chaque année une rallonge budgétaire pour composer une équipe de premier plan, comme, jeune premier, il comptait toujours sur la saison prochaine pour le révéler enfin, Billy Beane veut changer les règles du jeu. Il improvise et parie sur Peter pour l’aider à recruter un groupe sur de nouveaux critères. Plutôt que chercher l’homme providentiel, ou l’équipe idéale, ils vont délibérément choisir des joueurs incomplets, n’ayant jamais qu’un seul atout sur le terrain, et ne pouvant donc occuper qu’un poste. La combinaison des talents respectifs de ces champions de second rang sera, on le devine, plus efficace qu’aucune réunion de figures célèbres. De sa trajectoire solitaire, aussi prometteuse au départ que frustrante à l’arrivée, Billy se venge en mettant sur place cette équipe sans gloire individuelle qui vaincra les grandes stars de la ligue. C’est évidemment du casting que parle ainsi le film de Bennett Miller, cette tâche difficile qui coûte si cher à Hollywood parce qu’il s’en acquitte sans audace. Incidemment, Moneyball lui suggère de redonner au terme de performance son sens premier, et de tirer de la fable une leçon après tout applicable au cinéma : ce n’est pas de l’art, c’est du sport.

par Arthur Mas, Martial Pisani
vendredi 2 décembre 2011

Le Stratège Bennet Miller

États-Unis ,  2011

Titre original : Moneyball

Avec : Brad Pitt (Billy Beane), Jonah Hill (Peter Brand), Philip Seymour Hoffman (Art Howe), Robin Wright (Sharon), Kerris Dorsey (Casey Beane), Chris Pratt (Scott Hatteberg), Stephen Bishop (David Justice), Casey Bond (Chad Bradford).

Durée : 2h 13mn

Sortie : 16 novembre 2011

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