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Les amours imaginaires  de Xavier Dolan

Chic moi fort

3.6

Dans la presse de gauche cette semaine, grande attention est consacrée à la coiffure et aux fringues. Le cinéma stimule et relance cette vague chic, donne un coup de main à la cause. La cinémathèque organise une expo sur la chevelure, les écrans accueillent des films qui substituent à notre regard un monde qui s’accorde aux vitrines du Marais. Le nouveau bobo est bourgeois bourge et décomplexé de l’être. Vous avez dit vomir ?

Amour est un mot qui s’emploie rarement au pluriel. C’est pourquoi on oublie parfois qu’il n’est masculin qu’au singulier, et change de genre dès qu’il se multiplie. Amour est un mot bisexuel, sinon transsexuel. D’où l’adjectif qui lui est attribué, imaginaire, dont on ignore le genre, et qui désigne ce garçon, Nicolas, dont on ignore la tendance, jusqu’au point d’orgue. Tout le reste est fumée et masques. Peaux d’oignon, peut-être.

Samedi 2 octobre, MK2 Bastille, soit au pied de la colonne filmée par Christophe Honoré au début des Chansons d’Amour, avec qui Dolan flirte allègrement – soit au cœur même du territoire de ce public libéré, open pour le dire comme à Montréal, enchanté à l’idée d’aller grossir le nombre d’entrée du Québécois Jeune. La salle est comble, hilare, acquise. Nous, en revanche, passons par une première phase de répulsion : tout cela a l’air prétentieux, bouffi, pétri d’effets de manche ; et puis on ne voit pas bien ce qu’il peut y avoir à se mettre sous la dent à partir du moment où l’on décide de ne pas céder au plaisir de la private joke.
Dolan est attaché à son personnage de réalisateur hautain. Il ne craint pas d’afficher sept fois son nom au générique de fin, même dans la rubrique sibylline de « concepteur visuel ». Il multiplie les espaces private, ces domaines où le public n’est pas à acquérir. Les premiers plans du film suffisent à faire éclater une connivence sur laquelle on peine d’abord à mettre un nom, tant elle est évidente : elle n’est ni sociale, ni idéologique, ni esthétique. Elle est vestimentaire. L’écran semble s’être fendu, quelques instants avant notre entrée dans la salle, pour y déverser en place d’honneur quelques rangées de branchés habillés, ou plutôt costumés à la Dolan. Et l’étiquette dépasse. C’est ce que l’on nomme la claque.
Nous ne pouvons dès lors qu’échapper à cet enthousiasme bobo, à cette communauté qui fume et s’offre des chapeaux, des pulls à 455 dollars. L’âge du réalisateur (23 ans, Godard et Fassbinder n’ont pas fait mieux) aurait pu appeler une certaine indulgence vis-à-vis des citations (il y en a sûrement plus qu’on le croit), des gimmicks (la main sur la nuque…) et des effets : entre zooms et ralentis. Mais Dolan s’avère beaucoup moins jeune qu’il l’est en réalité, fasciné par le vintage, par le cinéma des pères. Comme il le dit si bien, « c’est pas parce que c’est vintage que c’est beau. ». Il se revendique à la fois contemporain et dépassé.
 
VINTAGE, adj : Renvoie à un artefact d’occasion mais/donc précieux, d’autant plus précieux qu’on l’a payé une bouchée de pain, ou la peau des fesses. Bobo dialectique : c’est cheap donc c’est cher, c’est vieux donc c’est hype.

Ce film n’est pas un film c’est une séance de shopping. Séance d’achat compulsif. Le réalisateur prend tout ce qui lui plaît, essaye, repose, garde beaucoup, garde trop, ne regarde rien. Baz Luhrmann sans le strass, version cashmere : plus cher. Parfois, se contemplant dans le miroir trop long de la cabine d’essayage, un sourire, car il sait rire de lui-même, lorsqu’il tend trop à la panoplie. Alors il se dénude, cherche à nouveau, réessaye, tend encore à la panoplie, avec de grands détours par l’élégance. La métamorphose de l’Apollon en Simplet, par exemple, est plutôt réussie, comme ce cri poussé par Francis/Dolan himself qui oppose sa rage d’homo esthète à la vulgarité de l’hétérosexuel frileux (le bonnet montre aussi cela, peut-être). Et l’enragé de glisser son profil dans la nuque de la vintage Audrey, de finir en image. Sauvé. Acte suivant : Louis Garrel, au ralenti, bonnet sur la tête, avale sa fumée, souffle et cligne de l’œil. C’est ce qui rend dubitatif devant Dolan, on aimerait lui faire confiance, partager son regard, voir dans ses émotions autre chose que des postures ; il est trop sûr de lui, trop certain qu’il lui restera toujours quelque chose à filmer. Le doute qu’il suscite porte aussi sur ce cinéma dont on doit avouer qu’on n’y connaît rien, et qui doit bien exister puisqu’on lui consacre des festivals : le cinéma gay. Dans ce cinéma-là, le fantasme sur l’hétéro est probablement répandu, et l’histoire d’amour racontée par Dolan on ne peut plus banale. Qu’est-ce qui nous prouve que celui-ci ne se démarque pas du cinéma gay en jouant à l’esthète, du cinéma en général en jouant au gay ? En somme, qu’est-ce qui nous prouve que Dolan n’est pas cet auteur-oignon, dont les influences accumulées ne recèlent rien ?
Au Mk2 Bastille, la salle rit beaucoup, tantôt parce que l’accent décontenance – et les sous-titres viennent souligner cet écart –, tantôt parce que l’humour québécois, qu’il soit manié par François Pérusse ou Xavier Dolan, fait toujours des merveilles. Les Amours Imaginaires joue sur cette technique qui consiste à parler de choses profondes avec un air léger. L’humour est une peau supplémentaire, un effet de pub, la joke venant assaisonner les espaces private. Le sceau de la séduction, le moment où Dolan s’assure du bon amour de son public.
Plus encore, l’humour est appelé et cultivé comme une prudence, une nécessité de mise à distance vis-à-vis d’un écueil que l’on hésite à qualifier de prévisible ou d’emblématique : la préciosité. Dolan craint le cashmere autant qu’il a appris à en vénérer les douceurs. Il y a chez lui une tentation précieuse constante, pas toujours déplaisante, avec laquelle il entretient une relation déséquilibrée, finalement plutôt saine – entre méfiance et achat compulsif.
Cela donne aux Amours imaginaires des airs d’insouciance sur lesquels on pourrait avoir plaisir à se tromper. Pourtant, dès les premières secondes, le film voit le jour et grandit dans un carcan dont il reste, au bout du compte, complètement prisonnier. Tout obéit chez cet auteur aux lois de la nécessité. Les interviews de ces anonymes frustrés de ralentis et de musique, frustrés finalement d’histoire, restent sous leurs dehors d’intermèdes badins aux antipodes de la gratuité : il faut fuir la préciosité pour fuir le ridicule. Cela, Dolan a la sagesse de ne jamais l’oublier, même lorsque pour quelques secondes l’objectif se prend de complaisance pour des raffinements tentateurs. Enlevez les anonymes, il ne reste du film qu’une coquetterie trop longue, lassante, peinant à prendre corps sous la parure.
Dolan s’accroche à l’humour avec une constance admirable dans laquelle beaucoup refuseront de voir plus qu’un joli naturel québécois, donc sympathique. Mais cet humour a la lourdeur de la nécessité, comme, à tout prendre, cette scène de masturbation qui paraît tout d’abord incongrue, et pour cause : paradoxalement, rien n’est moins naturel aux Amours imaginaires qu’une scène de masturbation. Et rien n’est plus nécessaire. Elle vient asséner le coup fatal à cette propreté de l’image, salir les germes contrariants du précieux. Regardez-moi, je suis jeune, je suis beau, je suis un esthète. L’instant d’après, regardez-moi encore : je suis sale, je me vautre dans le stupre le plus concret, je peux. Trop de choses à prouver derrière ces Amours imaginaires ; trop visible, cette velléité du sale. L’humour est rappelé encore, non plus pour faire écran à la préciosité, mais pour sauver le film ; une fois la masturbation interrompue, le sale devenu drôle n’est plus assez sale, et ne donne plus à voir qu’une velléité nue. Dolan gagnerait parfois, souvent, à s’efforcer moins. « Je sais que tu me regardes », avoue l’un des personnages, incapable d’agir avec naturel. Mais on a beau faire la liste de ses défauts, on ne les fait pas disparaître pour autant.

Dolan se montre, Dolan se cache ; se montre en se cachant, derrière des références qui traduisent toutes une proclamation de ses racines dans le cinéma d’autrefois : comme s’il y avait du mal à être aussi jeune. Jamais, en dépit de nombreuses citations, ne sera-t-il fait référence au cinéma de ces 30 dernières années. James Dean, Audrey Hepburn, la Nouvelle Vague… Ne peut-on ériger d’autel qu’à des morts ? Ce désir de s’accoupler aux anciens s’exprime aussi à travers les choix musicaux, vrais désirs vintage : Bang Bang de Kill Bill, mais par Dalida ; les Suites pour Violoncelle de Bach, mais avec les coups d’archer ; Every Breath You Take, mais a cappella. En voulant rejoindre l’origine, la sincérité, Dolan finit par s’éloigner du monde factice qui l’accueille, au Mk2 Bastille, à qui il ne parle que de légendes, d’amours imaginaires, oui, de belles histoires dans la propriété de grand-mère, entre les buissons, sur le canapé.
Il sait mettre de l’ambiance, il sait se faire aimer. L’arrivée à la fête, ralenti sur les chaussures, on l’aime bien, beauté minoritaire ou non, private joke ou sincère envie de dilater ce moment-là. Celui qui ose sans oser, filme sans filmer, séduit sans séduire, ce qui est, selon la recette, le meilleur moyen de parvenir à ses fins. Mais cela doit-il mener à quelque chose ? C’est peu probable. Sa sensualité filmée derrière un filtre est une idée choc, qui se consomme rapidement, c’est une tendresse vécue comme les portraits bigarrés d’Andy Warhol, vendus industriellement, sous une musique qui n’est ici que pour signaler le faux détachement du réalisateur vis-à-vis de ce que la foule reconnaît comme cliché. Ce cinéma qui accumule, qui magasine, fonctionne dans le cas Tarantino grâce à une capacité réelle, effective et non imaginaire, à faire exploser les carcans, à mutiler les règles. Dolan, incarcéré dans ses précieuses minorités, n’est jamais que l’auteur d’un cinéma normal, très normal, et qui, pour sûr, n’invente rien.

par Camille Brunel, Noémie Luciani
mardi 26 octobre 2010

Les amours imaginaires Xavier Dolan

France ,  2009

Avec : Monia Chokri (Marie Camille) ; Niels Schneider (Nicolas M.) ; Xavier Dolan (Francis Riverëkim) ; Anne Dorval (la mère de Nicolas).

Durée : 1h35
Sortie : 29 septembre 2010

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