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Film aux engrenages laborieux, manquant d’huile, aux soldats de plomb rouillés et aux explosions façon pétard mouillé : Mission Impossible : Ghost Protocol n’a pas l’ampleur de ses prédécesseurs.

La série grand écran des Mission:Impossible, initiée par le baroque Brian de Palma puis continuée un temps par le maniériste John Woo, avait habitué à ses jeux de faux-semblants, de double-fonds, à ses abîmes infinis et ses retournements théâtraux. Dans le spectre du cinéma d’action, c’était la seule épopée qui prétendait jouer la finesse contre le massacre, l’infiltration délicate contre la fusillade, la mise en scène contre elle-même. Mission:Impossible était fils du cinéma américain des années soixante-dix et quatre-vingts, qui avait mis en doute l’image et en déroute les évidences, pour voir derrière l’innocence supposée du visible un complot des clichés. Cet amour des renversements infinis s’était incarné dans l’usage permanent de masques imposant l’incertitude des apparences. Dans Ghost Protocol, ces masques sont significativement absents : Ethan Hunt tente sa première incursion dans le Kremlin en en faisant l’économie ; plus tard, alors qu’elle s’apprête à tenter la seule scène de mise en scène du film, une mascarade pour tromper les trompeurs, la bande d’agents échoue à fabriquer les masques, et va jouer tête nue ; seul le villain en utilise un, mais à un moment où il est hors de propos.

Disparition des masques, renoncement à la profondeur, fin de la logique des ombres : ce dernier opus a quitté le royaume du spéculaire spécieux pour atteindre les sommets nivelés de la platitude. Aussi, peut-être était-ce un mauvais choix que de confier la réalisation à Brad Bird, qui vient du cinéma d’animation, d’un monde où les liens de l’image et du réel ne font pas problème puisque le cinéma n’y est jamais conçu comme enregistrement, donc comme possible manipulation d’un déjà-là, mais comme pur pouvoir démiurgique. Brian de Palma, le père fondateur de la série, appartenait à cette génération endeuillée par la perte de l’innocence de l’image et avait fait de Mission:Impossible une réflexion sur le cinéma comme art des apparences en cascade. Brad Bird, pour qui il n’y a pas de réel avant la manipulation, ne s’intéresse qu’aux puissances d’effet de l’image, à sa pure surface scintillante. C’est peut-être pour cela que Tom Cruise, producteur du film, l’a appelé au secours. A la recherche d’un reboot, l’acteur avait plus besoin d’un spécialiste de la recomposition des images que des maîtres de leur décomposition. Le film ressemble souvent à une opération de lifting pour une star déjà quinquagénaire voulant endiguer les ravages du temps ; et ça marche presque : Tom Cruise est toujours rutilant, avec son sourire nacré, sa chevelure souple, son corps lisse et brillant : pur fétiche momifié. Dans la plupart des productions hollywoodiennes, la star est l’argument du film ; ici, le film est l’argument de la star, et ses béquilles.

Les scénarios des films précédents consistaient en machinations, au sens théâtral du terme. Celui de Ghost Protocol frise la balourdise des plus pitoyables James Bond. Un russe illuminé, spécialiste du nucléaire, a décidé de lancer un apocalypse mondial pour que viennent enfin le règne du surhomme et de la paix. Pour ajouter de la poudre au feu, il relance les inimités russo-américaines en faisant sauter le Kremlin. Le film ne peut que suivre l’autoroute toute tracée, sans virage ni détours, qu’offre un scénario aussi plat : on rattrape le méchant, on le tue et on arrête la bombe au dernier moment. Etrange régression que ce retour à la psychose nucléaire, alors que là encore la série avait tenté d’enregistrer les mutations du terrorisme et de l’armement : l’arme fatale du deuxième épisode était un virus, celle du troisième restait inconnue dans son principe, pure menace indistincte, emblème de la destruction sans visage. Revenir au nucléaire et aux restes de l’univers de la guerre froide, c’est faire un saut nostalgique dans le bassin d’enfants. D’où un manque profond de consistance du Mal dans le film : le méchant russe n’a aucune organisation à sa suite sinon un fade gorille, mais il tient le monde dans sa main. Le cinéma d’action était pourtant né avec le terrorisme – dès le fameux SPECTRE des premiers James Bond – et s’était nourri de l’intuition de l’existence d’organisations internationales non gouvernementales faisant commerce de violence et d’effroi ; il avait fourni toute une analytique de ces réseaux, de leurs moyens et fins. Ici, plus de réseaux, et le terrorisme n’est plus ramené, comme dans tant d’autres films (en premier lieu les Die Hard), à une nouvelle forme de capitalisme, à une économie du désastre, mais au rêve stupide d’une figure caricaturale.

Brad Bird s’est donné un plaisir fou avec les explosions et les tempêtes de sable, avec l’envahissement de l’écran par du pur compositing, comme si la post-production avait pour vocation de dévorer les restes de réel enregistré ; le cadrage et la direction d’acteurs ne sont en revanche pas son fort. Un des bons aspects du film, lié au numérique, est la réflexion sur l’écranisation du monde et son codage informatique : le meilleur gadget est une sorte de lentille intelligente qui repère et identifie les visages, quadrille les lieux, enregistre des données échappant à la conscience humaine ; qui code le réel pour le mettre à l’immédiate disposition de l’action. Le monde n’est plus vu que comme un ensemble de données chiffrées, ce qui est aussi la définition essentielle du numérique. Film et monde se conçoivent réciproquement comme pur écrans d’information, surface où s’inscrivent des données jusqu’à la saturation. (On comprend qu’une grande partie du cinéma « non-commercial » soit un cinéma du Dasein, qui oppose l’épiphanie du sensible, le sens de la présence à ce cartésianisme mathématicien d’un cinéma qui lui aussi prétend se rendre « comme maître et possesseur de la nature »)

Une seule scène étonne : le générique de début. Il mélange aux animations classiques du genre une succession ultra-rapide de plans des moments-clés du film à venir, et dans l’ordre de leur déroulement. Étrange façon de concevoir un film en avance sur lui-même, donnant sa clé avant son énigme. A mettre ainsi dans une boîte le film entier, le générique rappelle que ce film n’est qu’un pur condensé d’affects standards qui ne perdent rien à être dévoilés par avance. Cinéma de l’effet sans surprise.

par Gabriel Bortzmeyer
mardi 20 décembre 2011

Mission : Impossible – Protocole fantôme Brad Bird

États-Unis ,  2011

Avec : Tom Cruise, Jeremy Renner, Simon Pegg, Paula Patton, Michael Nyqvist, Léa Seydoux.

Durée : 2h 13mn

Sortie : 14 décembre 2011

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