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La sortie de Sweetgrass est une audace dans le circuit de distribution traditionnel. C’est une face du cinéma américain qu’on a peu l’habitude de voir ici, et qui témoigne de la double exigence ethnographique et artistique d’une tradition documentaire négligée en France. Ses auteurs Ilisa Barbash et Lucien Castaing-Taylor, directeur du Sensory Ethnographic Lab à Harvard, suivent les pas de Robert Gardner, auquel ils ont consacré un livre. Auteur du grand Forest of Bliss, Gardner a toujours associé l’ambition scientifique à l’expérimentation du médium, se rapprochant de l’histoire des avant-gardes américaines qu’il détailla longuement avec ses maîtres dans la série d’entretiens télévisés The Screening Room. Comme Gardner, Castaing-Taylor rend du sens à la notion d’enregistrement par laquelle il définit son travail. Le mot n’identifie pas, ou pas seulement, la rigueur d’une éthique documentaire, d’une écoute passive, non interventionniste. Il laisse surtout entendre l’accord d’une subjectivité et d’une mécanique, une confiance dans la puissance propre du film, des cadres et des durées, à produire une certaine épaisseur de l’espace et du temps.

L’un des premiers plans voit des moutons se ruer devant l’objectif où a été déposé un tas de morceaux de sucre. En guise de générique, chaque bête semble ainsi venir présenter son visage. Revient à l’esprit cette phrase connue d’Alfred Hitchcock : les acteurs sont comme du bétail – des animaux soumis à la seule volonté de l’auteur. Inversement, les animaux font-ils de bons acteurs ? Ils suivent en tout cas à la lettre la mise en scène prévue pour eux. Sweetgrass décrit une transhumance dans les montagnes du Montana. Si l’on laisse d’abord entendre, au moyen de plans-séquences rigoureusement tenus, à quel contrôle les hommes soumettent les bêtes dans l’enclave du ranch, c’est pour tenter de voir, comme un protocole expérimental, ce que devient cette hiérarchie une fois les barrières franchies ; pour lancer hommes et bêtes dans un nouveau rapport de forces, dans un scénario ouvert. Alors le chemin d’herbe tracé sur les terres du ranch pour nourrir les bêtes prend des proportions épiques.

Lâchés dans la nature, les moutons se libèrent du contrôle des hommes, et ceux-ci se retranchent dans le mutisme de leur troupeau. Une grande fatigue pèse sur leurs épaules tandis qu’ils rencontrent le lot habituel des péripéties du voyage : éparpillement des bêtes ou attaque de loups. Plutôt que d’y remédier, ils confirment leur impuissance par des aveux désemparés, abattant leur chapeau sur leurs yeux ou pestant contre leur troupeau indomptable. À maints égards leur tâche paraît impossible, si bien que les seuls morceaux de bravoure consistent par exemple pour l’un d’eux à appeler sa mère pour lui faire croire la larme à l’oeil – grand numéro d’acteur – qu’il est au bout du rouleau. Beaucoup ont ainsi justement vu dans Sweetgrass le "dernier des westerns". Dernier non pas en raison d’un essoufflement des récits, mais parce qu’il n’y aurait bientôt plus d’hommes pour les porter. Devant la vitalité intacte des bêtes, les corps fatiguent. Les derniers cow-boys sont plus occupés à tourmenter leur mère ou à blaguer sur leurs capacités intellectuelles qu’à guider le bétail. Il n’y a plus de conquête ; juste la solitude des grands espaces, l’épreuve toujours fertile d’une disparition de l’homme.

Comme les films de James Benning, ceux de Castaing-Taylor font ainsi une sorte d’histoire par la géographie : explorant méthodiquement les terres, sans jamais décoller le nez de l’observation et de l’expérience du paysage, les hommes semblent remonter dans le temps, à une époque d’avant leur empire. Privé de l’autorité que leur donne l’exploitation agricole, ils foulent à nouveau le vieux terrain d’égalité entre humains et animaux, un ancien monde pastoral où les uns s’affaiblissent et les autres se remettent à parler.

par Antoine Thirion
mardi 20 décembre 2011

Sweetgrass Ilisa Barbash, Lucien Castaing-Taylor

États-Unis ,  2009

Durée : 1h 31mn

Sortie : 14 décembre 2011

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