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Night and Day  de James Mangold

Cruisette

6.0

Tendresse pour Tom et James. Drôle, leur Night & Day n’est pas la nullité à laquelle je m’attendais. Pas en tout cas l’hapax rétrograde vendu par l’affiche : deux stars vieillissantes, un réalisateur sans panache, l’impression que tout cela n’est jamais que l’équivalent cinématographique d’une piqûre de botox. Cela dit, Mangold a quelque chose de l’efficacité d’un chirurgien de guerre. Il opère le plus vite possible. Ne se perd pas en tergiversations politiques ou sentimentales. Va droit au but (le rire). Avant que le patient ne se réveille, comprenne qu’il a sous les yeux les mêmes stars qu’il y a 20 ans, fuie les rides des comédiens, et les siennes propres, imitant le vieux beau de Tamara Drewe épris de l’imputrescible Gemma Arterton.

Night and Day est à Cruise ce que True Lies est à Arnold Schwarzenegger, et Rambo V, The Savage Hunt à Sylvester Stallone : l’hagiographie d’un pharaon. C’est à dire moins l’assemblage de ses rôles précédents que l’enfermement de ceux-ci dans une boucle.

L’idée m’est venue au moment d’un changement de bobine, lorsque le scintillement noir des poussières a parasité un gros plan de la star. J’ai eu l’impression d’être déjà en train de revoir Night & Day, un soir de rétrospective au Grand Action, en 2040. Ou alors d’être en 2010, mais de regarder Cary Grant dans La Mort aux Trousses, dont Night & Day reprend l’ingrédient de l’anonyme embarqué dans une course au Mac Guffin – à cette inversion près qu’ici c’est une femme qu’un homme fatal séduit.

Night & Day sert avant tout (à) Tom Cruise. L’acteur est une machine qu’aucun grain de sable n’est venu enrayer. Crédible en séducteur de l’homme auquel il vient de tirer dans la jambe. Capable d’intégrer, en pleine scène de combat, la même tendresse pour son protégé autiste Paul Dano (manifestement incapable de mal jouer) que celle qu’il éprouvait envers Dustin Hoffman dans Rain Man.
Cruise est trop intelligent pour se contenter d’un seul rôle. Trop bête pour laisser la place à d’autres. Immodeste, il se dirige. Modeste, il se corrige. Au-delà de la modestie et de l’immodestie, il dirige et corrige les autres acteurs. Tom anticipe. Tom coupe. Tom emmerde. Tom charme. Tom cruise.

Night & Day c’est de toute évidence le nom de scène d’un duo. Deux Tom, un pour la night, un pour le jour. Et c’est toujours le jour et le nuit à la fois. Gary Cruise, au-delà de la séduction, et Cruise Dujardin, en deçà de l’ironie. Le premier rebrousse chemin et embrasse sa partenaire qu’un sérum de vérité a mise en chaleur, tandis que l’autre tourne le dos à une fusillade dont aucune balle ne l’atteint. Cruise clown, Cruise incassable, Cruise immortel – Lestat le vampire forever. Ses meilleurs gags ne reposent pas sur les dérèglements de sa machine actoriale, mais son absence totale de dérèglements – à la manière de Matt Damon dans La Mémoire dans la Peau, l’étonnement remplacé ici par la contrition, l’homme n’ayant rien oublié de son passé de missionnaire impossible. Un serveur du restaurant braqué se gratte le nez et reçoit un coup de pied dans le ventre, OSS Cruise s’excuse : « Pardon, je pensais que vous alliez tenter quelque chose ». Plus tard, la blonde voudrait punir la goujaterie de son ravisseur d’une baigne en plein visage, et le voilà, Tom 117, qui esquive, saisit son poignet, s’excuse à nouveau : « Pardon, je la méritais. Recommence ».

De Cruise en Cruise, le run man demeure ce qui se remarque le plus. Personne n’en est dupe, Mangold le premier, qui a l’humilité de suivre la recette inventée par JJ Abrams sur Mission : Impossible 3 : couper au plus court, et ne jamais montrer la star – en dehors des scènes de comédie – qu’à vitesse de cruisière, dans l’éclat furtif d’une cascade accomplie au mépris des assurances, ou dans la caricature, qui fait des pirouettes un simple numéro d’acrobate glorifié. Cirque Tom où l’on trouvera aussi quelques animaux dressés (des taureaux de synthèse), tout cela amenant, naturellement, au passage sur la piste circulaire d’une arène sévillane.

Couper au plus court, voilà la dernière cruisade de l’hidalgo scientolo. Depuis Mission : Impossible 2 et son orgie de ralentis, plus question de le filmer autrement qu’en temps réel. C’est le conseil qu’il prodigue aux victimes de son hold-up de carnaval : Pas de glace ! Que de la tarte ! Leçon de diététique à laquelle se tient le montage des scènes d’action, sur le modèle de ce moment où Ethan Hunt se jette du haut d’une tour – mission 3 accomplie, sans qu’on l’ait vu dérober l’objet de son infiltration. Même principe ici : Cameron Diaz est dans une voiture quand ses compagnons de route en costume noir se mettent à mourir. Une moto de police la suit, sur la droite, et prend une rampe d’autoroute. Étrangement, la caméra continue de suivre sa trajectoire, malgré le toit de la voiture qui couvre l’intégralité de l’écran. Le mouvement de caméra atteint le pare-brise, on voit la route à nouveau, la moto n’a plus de chauffeur. Dans la seconde qui suit, notre acrobate atterrit sur le capot. Cruise animé se dessine, se volatilise, s’annonce, réapparaît.

Au moment du base-jumping subit d’Ethan Hunt en plein Shanghai – c’était en 2006 –, l’effet était nouveau, il annonçait une nouvelle ère de l’action où il serait possible de ne plus s’y intéresser que dans son extraordinaire – au contraire de la scène à ski d’Inception, banale au possible ; mais Nolan ne fait pas un film d’action. C’est que, depuis 2006, l’idée du virtuel s’est répandue comme une crainte ou une mauvaise herbe dans le cinéma musclé. D’un côté, les Jason Bourne de Paul Greengrass, Die Hard 4, Quantum of Solace et d’autres revenants de l’époque analogique – probablement aussi The Expendables, à venir fin août, tombeau des grandes icônes du cinéma d’action des ces 20 dernières années – rendent au corps des héros leur matérialité, conservant ce dégoût du ralenti pour privilégier le choc brut et sec de la collision avec le présent. De l’autre, des films comme Jumper, comme Avatar, comme Inception où réel et virtuel forment un seul et même monde, où l’on se déplace autour du globe aussi vite que sur Google Earth – ce que font Roy Miller et June Havens dans Night & Day. Soient les enfants de Matrix, auquel Mangold fait (une fois, lourdement) référence lors d’une course-poursuite sur l’autoroute.

Cruise tragique, vous ne l’attendez pas. Ce n’est pas l’histoire du vieillissement, mais celle d’un corps prisonnier de sa jeunesse numérique. Avec la technologie mise au point par James Cameron, papy Cruise tournera des Mission : Impossible jusqu’à 85 ans. Night & Day est sa tentative de s’en accommoder, et les échos de Mona Lisa Overdrive font de son corps bondissant entre les voitures lancées à pleine vitesse l’équivalent des silhouettes numériques des agents Smith. Les bonds de grenouille sont, à peu de chose près, les mêmes. Seulement, ils ont été effectués en direct, avec des câbles. L’inventivité ne manque pas pour inscrire Tom acrobate dans l’arène virtuelle. A commencer par les références aux jeux vidéos. À ce titre, Night & Day est une meilleure adaptation de jeu vidéo, même si ce jeu n’existe pas, que Prince of Persia. Racontant sa course-poursuite à un ami, Diaz explique : « je me suis retrouvée en un clin d’œil en plein milieu de Grand Theft Auto » – un autre jeu vidéo, vendu à plus de 70 millions d’exemplaires. La même Diaz qui, au terme de chaque scène d’action, finit droguée, s’évanouit, et se réveille dans un nouveau décor – exactement comme l’écran se fond au noir lorsque le joueur atteint la fin d’un niveau. Cruise over.

Cruise mp3, vous ne l’attendez pas non plus. Et pour une fois, pas de surprise. Pas de iTom. La musique est signée John Powell ; contrairement aux films cités plus haut, qui cherchent à faire réaliste, et font plus longtemps la part belle aux bruitages, elle enveloppe. Non seulement la musique enveloppe les scènes d’actions, mais elle ne se donne presque jamais la peine d’en suivre les mouvements. Tango lors du combat à mains nues dans l’avion. Un plan de l’extérieur de la carlingue en vol permet de distanguer la matérialité du corps de la star, aperçu par les hublots, et la synthèse de l’avion d’emballage. Flamenco lors de la course-poursuite en voiture. La musique et les images ne correspondent pas à la même réalité. Pas à la même strate de rêve, en fait. Ce sont deux Cruise complètement différents.

Tom c’est du body. Que du body. Du vrai. Night & Day tout entier tâche de se faire à l’existence des humains de synthèse. Il recourt pour cela à deux façons de justifier l’absence de réalité : les jeux vidéos, les rêves. Après chaque scène d’action, June Havens se réveille. La première fois, elle est même persuadée d’avoir rêvé. Par la suite, elle sort toujours du sommeil dans un décor différent, c’est-à-dire dans un niveau (terminaison des jeux vidéos) ou dans une strate (terminaison des rêves d’Inception) différents. D’ailleurs, June Havens avait déjà rencontré Roy Miller. Dans une autre strate, un autre rêve. Elle était Cameron Diaz, il était Tom Cruise, ils jouaient dans un remake de Cameron Crowe, Vanilla Sky – un film sur les rêves.

Sur la plage où Cruise conduit sa protégée, les deux amants se roulent dans le sable avant de s’embrasser – un peu comme Cary Grant fait rouler Eva Marie Saint contre le mur de la cabine, avant de l’embrasser aussi. Elle le regarde. Et demande :

« Who are you, really ? »

L’autre se tait. Mais vous avez dormi pendant deux heures si vous n’arrivez pas à entendre :

« Really ? I’m Tom Cruise »

par Camille Brunel, Eugenio Renzi
lundi 9 août 2010

Night and Day James Mangold

États-Unis ,  2010

Avec : Tom Cruise, Cameron Diaz.

Durée : 1h40

Sortie : 28 juillet 2010.

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