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Malveillance  de Jaume Balagueró

Méchants loisirs, inoffensif cinéma

4.1

Mientras duermes : « Pendant que vous dormez ». Plus précis que sa transposition française Malveillance, le titre original intrigue. Sur l’affiche, une femme endormie, son corps nu à moitié couvert d’un drap blanc, nous tourne le dos. Au-dessus d’elle, un visage d’homme nous fait face : sur les affiches parisiennes, ce visage est réduit au seul regard. Le visage comme le regard, étirés sur toute la largeur, planent au-dessus du corps minuscule et fragile qui se dérobe, comme avalé dans l’ombre. Les yeux nous fixent.

Tout le film est là. Jaume Balaguerò, co-réalisateur à succès de la série des Rec, abandonne provisoirement les zombies croisés caméra à l’épaule pour un défi voyeuriste plus classique, aux exigences plus délicates. Les yeux plongés dans ceux de son héros, Cesar, nous voici invités à partager sa vie en témoins impuissants du mal. Concierge dans un bel immeuble, Cesar est souriant, serviable, digne de confiance. Mais lorsque les locataires dorment ou s’absentent, il se consacre avec méthode à déconstruire tout ce bien-être qu’il est payé pour garantir, rend les petits chiens malades, sème des larves chez une jeune femme, Clara, avec le soin qu’il pourrait prendre à lui choisir des fleurs.

Belles demeures des nantis, étroit sous-sol de l’employé : il y avait là matière à méditer sur la fracture sociale, dans le sérieux ou l’humour noir. Loin s’en faut. Les singulières occupations de Cesar ne vengent personne, car la vengeance, comme la justice, est un travail à plein temps. Or il s’agit bien de loisir, du ludus salvateur sans lequel nul bonheur n’est accessible, nulle paix de l’âme. Fidèle d’une émission de radio nocturne un peu nigaude, consolant à la chaîne solitaires et mal-aimés, Cesar décroche une nuit le téléphone pour partager à son tour son incapacité à être heureux. C’est une raison, la seule, et il faudra bien que l’on s’en contente.

Partageant sa veille en silence, le spectateur est voué au rôle désagréable de complice par défaut, promené sans répit d’un espace à l’autre, de l’apparence à l’âme, du vrai au faux. L’histoire se construit sur deux scènes, en deux actes perpétuellement répétés. Dans l’immeuble, elle se joue. À l’hôpital, elle se raconte comme à confesse, en souriant. À chaque méfait commis, Cesar vient au chevet de sa mère malade redire le moindre geste. Ce n’est qu’à cet instant qu’il semble vivre enfin son acte, dans cette réalité accrue offerte par les larmes de l’auditrice que l’âge, ou la foi disparue, peut-être, empêche de parler.

Cette « malveillance » seconde est à n’en pas douter la belle idée du film, plus neuve que celle qui s’exerce à l’encontre de Clara, si loin qu’elle puisse aller. Mais quelques sourires de trop, ceux de Cesar récitant, quelques larmes de trop, celles de la mère comme allégorisée dans sa douleur, maintiennent cette belle idée dans le statut de geste maladroit, trop brusque et trop convaincu. La pesanteur de l’alternance histoire/récit de l’histoire, presque mécanique dans la première moitié du film, est accentuée par un ensemble de procédés narratifs connus qui mettent d’autant mieux l’angoisse à distance qu’ils cherchent à l’amplifier : caméra de guingois dès que la tension monte, grossiers effets d’échos mimant la perte de conscience de Cesar pris à son propre piège après avoir inhalé accidentellement sa réserve de chloroforme. Surtout, le film souffre d’un usage étonnamment obsolète de la musique qui vient scander chaque geste avec une exactitude telle que la main de l’acteur semble frapper l’accord.

Entre les ponctuations trop vives du récit de Cesar, le silence impuissant croît par degrés et se fait habitable, à mesure que l’inconfort s’estompe. L’ouïe s’affine. Trop tôt prévenus contre le concierge, nous entendons venir la fin et ses violons avec un sourire amusé au coin des lèvres, ce même sourire que l’on ne peut s’empêcher d’avoir en entendant venir un plaisantin qui voulait nous surprendre, et ne sait pas encore combien son pas est lourd.

par Noémie Luciani
jeudi 5 janvier 2012

Malveillance Jaume Balagueró

Espange ,  2011

Avec : Luis Tosar (César), Marta Etura (Clara), Alberto San Juan (Marcos), Iris Almeida (Úrsula), Petra Martínez (Mlle Verónica), Carlos Lasarte (Voisin 4ème B), Pep Tosar (Père d’Úrsula) Margarita Roset (Mère de César).

Durée : 1h42mn

Sortie : 28 décembre 2012

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