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Louise Wimmer  de Cyril Mennegun

Lose Winner

6.7

Collé aux grands yeux de Corinne Masiero, au plus proche de ses attitudes et de ses regards, Louise Wimmer est le portrait et la chronique d’une héroïne d’aujourd’hui. Mais c’est aussi une petite musique, une routine rythmée par les pulsions du célèbre Sinnerman de Nina Simone qui résonnent à chaque démarrage de la vieille Volvo de Louise. Et puis il y a cet étrange nom de « Louise Wimmer », qui sonne comme deux mots anglais contradictoires (loser/winner). Victoire, défaite : perdre-gagner, notions toute relatives dans pareils cas de désespoir. Louise, c’est une manière de présenter les choses, a tout à perdre parce qu’elle ne gagne rien, et tout à gagner parce qu’elle n’a plus rien à perdre. Sa vie est à la fois simple et impossible : elle travaille comme femme de chambre dans un hôtel, mais dort dans sa voiture. Elle joue sa survie entre les remboursements chez l’huissier et d’autres créanciers, s’époumone à des entretiens pour un logement face aux inflexibles assistantes sociales. Passe ses longues soirées à tuer le temps après les repas du soir au bar de l’hôtel. Ses loisirs sont rares et déprimants : de temps en temps, elle tente des paris hasardeux sur des courses hippiques. Elle drague et danse au bistrot, en prenant de temps en temps une cuite. Dit comme ça, c’est encore l’univers morne et balisé du cinéma socio-réaliste français, avec ses décors mornes d’aires d’autoroutes et de stations essences, son bitume gris et humide, ses rades miteux, ses patrons veules et malhonnêtes, ses bagnoles un peu pourries. De temps en temps, un bon amant et une belle soirée égayent le triste sort.

Quand on parle en France de « Louise », difficile de ne pas penser à y accoler « Michel », du nom de la célèbre communarde et militante que réincarnaient Kervern & Délépine (Louise Michel, 2009) dans le corps d’une ouvrière simplette mais tout de même symbole de résistance. Malgré la pitrerie, l’horizon de poésie et la promesse politique étaient du voyage. L’acharnement du personnage de Louise Wimmer cherche autre chose. La quarantaine bien passée, elle délivre une sorte de manuel de survie dans la France de 2012. Forte tête, elle n’hésite pas à envoyer sur les roses son ex-mari ou une insupportable assistante sociale qui refuse d’entendre ce qu’elle vit. Bien évidemment, tout ce qui est hurlé et asséné est loin d’être le meilleur. On préfère quand il s’écarte des contingences sociales les plus neutres, lorsque son héroïne nous regarde avec ses grands yeux et son troublant visage et, surtout, quand Cyril Mennegun recule de trois pas pour nous dévoiler enfin qui elle est, comment elle bouge. Il est d’ailleurs indécent de ne pas avoir débuté par ça : un passage, le plus fort, qui commence par les avances que Didier, l’ami du P.M.U., fait à Louise après l’avoir aidé à réparer sa voiture. Sèchement, elle le congédie : « Tu vois ça, c’est là où je vis, tu crois vraiment que j’ai besoin d’un mec ? ». Alors qu’on a dépassé l’heure, on sent que le récit est sur le point de décoller. Il est peut-être déjà trop tard, mais le plan entretient la respiration. Le tempo, c’est toujours Nina Simone qui le donne, au son d’un énième démarrage du Sinnerman diffusé dans l’auto-radio. II scande un film qui fait mine de toujours devoir repartir, comme la voiture que Louise peine à pouvoir faire démarrer. Après l’engueulade avec Didier, Louise s’en va faire un tour sur une colline. La voiture s’arrête, Nina continue à jouer la transe, et Louise danse. Comme prise de spasmes, elle tente un mouvement compulsif et sauvage sur l’envoûtement mélodique du jazz. On se prend à rêver d’un nouveau départ, d’un film un peu plus libre, comme le road movie dans lequel excelle Kelly Reichardt depuis son magnifique Wendy & Lucy (2008).

On serait tenté de dire : encore un. Encore un film français au ras du bitume, le nez dans le guidon, avec comme point de fuite le marasme du quotidien. La France est – selon un sondage récent – la nation championne du monde du pessimisme, loin devant des états en guerre comme la Libye ou l’Afghanistan. En 2012, Louise est le visage des temps de crise et de débrouille radicale, un visage classique dans un cinéma du milieu trop souvent ni juste ni faux. Ce curieux physique, cette démarche triste, symbolisent étrangement un hexagone divisé, humilié, une France de pauvres et de précaires que nous sommes parfois devenus. Est-ce alors si étonnant, dans une tradition courant de Zola à Pialat, qu’un tel film chante le retour éternel via la chronique des déclassés ? Dans les années 90, les personnages féminins d’En Avoir ou Pas (Sandrine Kiberlain filmée par Laëtitia Masson, 1995), Y aura t-il de la neige à Noël ? (Dominique Reymond chez Sandrine Veysset, 1997) ou d’Une Femme d’extérieur (Agnès Jaoui en fille paumée sous l’oeil de Christophe Blanc, 1999) brossaient déjà le portrait de femmes diverses dans un pays cassé, parisien ou provincial, sans grand chose d’autre à l’horizon qu’une vie minable ou fermée, qu’un rayon de soleil ou des flocons de neiges suffisent à éclairer, en quête d’un funeste destin représenté ici par l’appartement cherché tout au long du film comme espoir d’une vie meilleure. En 2012 comme en 97 ou 99, le milieu propose une photographie de famille où tout le monde – ou presque – tire la gueule mais pourra peut-être se sauver au prix d’innombrables difficultés. En ce sens, la petite chorégraphie de Corinne Masiero représente une sorte de bouée pour un film qui par moments, et de manière salutaire, brise le programme social déprimant qui constitue hélas la vie de beaucoup de nos compatriotes.

par Thomas Fioretti
mercredi 11 janvier 2012

Louise Wimmer Cyril Mennegun

France ,  2010

Avec : Corinne Masiero (Louise Wimmer), Jérome
Kircher (Didier), Anne Benoît (Nicole), Marie Kremer
(Séverine).

Durée : 1h20

Sortie : 04 janvier

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