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J. Edgar  de Clint Eastwood

Justicier sans monture

7.0

Chez le tailleur, le jeune directeur du F.B.I. décline ses noms d’usage : John, Johnny, Edgar, Hoover. Le premier est pris par un mauvais payeur du magasin, le dernier par le président des Etats-Unis. Reste son deuxième prénom, qu’il assortit d’une initiale pour en faire sa signature personnelle : J. Edgar. « Speed », selon le surnom dont l’affublent ses premiers collègues. La trajectoire de celui qui recevra quarante ans plus tard sa dose d’amphétamine quotidienne est dessinée ; les dimensions du cadre masquent à peine l’étroitesse de la marge d’action. De 1919 à 1972, J. Edgar s’enferme dans un même bâtiment qu’il arpente de plus en plus lentement, et la fresque historique qui mène de Wilson à Nixon se replie progressivement sur le portrait du tyran en vieil homme. S’épaississant à souhait, Di Caprio rejoue la folie d’Howard Hugues dans Aviator, depuis son enthousiasme débordant jusqu’à sa claustration volontaire, et se répète une dernière fois les mises en garde maternelles avant de partit conquérir l’Amérique. Hoover répugne à toute société mais voudrait lui aussi être reconnu, admiré, et le goût du secret qu’il cultive jusqu’au délire lui permet d’abord de sauver les apparences.

À son grand regret, le directeur du Bureau constate que le spectateur du début des années 1930 s’identifie volontiers aux criminels, et applaudit de bon coeur le panache du héros de L’Ennemi Public. La sortie de ‘G’ Men, produit par la même Warner Bros. en 1935, vient heureusement corriger cette inclination, à ce détail près que le même acteur, James Cagney, incarne le gangster et le policier d’un film à l’autre. La duplicité du personnage tient moins aux libertés qu’il prend avec la loi, celle-ci n’étant jamais pour lui une référence, qu’à l’ego qu’il se forge en fondant sa propre justice : J. Edgar, attaché aux valeurs individualistes, peut aussi se montrer tyrannique envers ses hommes, tour à tour rempart et menace pour la Maison Blanche dans l’ombre de laquelle son pouvoir s’élargit. Le récit officiel dont la dictée structure le film est lui-même double : à la version des faits donnée par Hoover répond celle de Clyde, écartant systématiquement John de la scène où tout s’est joué dans un dialogue déconcertant. Selon la logique de Mémoires de nos pères, la propagande est démontée par l’humilité des véritables participants aux faits d’armes, héros oubliés et fiers de l’être. J. Edgar n’était pas là, mais il en a tout su, écrivant lui-même les détails à l’avance et corrigeant personnellement la photo d’illustration pour la postérité. Velléité particulièrement ridicule devant la caméra d’Eastwood qui a fait depuis longtemps de la pudeur la marque suprême d’héroïsme. La réserve maladive de J. Edgar rachète in extremis sa fatuité lorsque, déjà vieillard, celui-ci donne la plus grande marque d’amour à son compagnon de toujours en lui déposant un baiser sur le front. Le film entier est habité par une hantise du vieillissement, le récit mettant en regard le lent dépérissement de Hoover avec celui de ses parents, de telle sorte que l’ambitieux n’a jamais le temps d’être jeune. Observé avec délectation sur le corps des protagonistes, le maquillage opère une mutation d’autant plus cruelle qu’elle s’attaque à des visages d’abord artificiellement rajeunis. Le plus discret de ces effets du temps est peut-être celui que subit le portrait de George Washington à l’entrée du bureau ovale, à demi effacé quand le directeur du FBI, venu rencontrer Nixon tout juste investi, lui jette un dernier regard à trente-six ans de distance du premier.

Il y a trois ans sortait Public Enemies, le film de Michael Mann sur John Dillinger. L’histoire du célèbre braqueur de banques pourchassé par le F.B.I. est à peine esquissé dans J.Edgar, qui est d’abord le portrait d’un homme sur trois générations. Il n’est pourtant pas inutile de mettre les deux films en miroir, de la même façon que ‘G’ Men répond à L’Ennemi Public. Homme de gauche, Mann affectionne le parti des gangsters, et son premier film ne s’intitule pas pour rien Thief ; conservateur déclaré, Eastwood choisit la voie de l’ordre, celle qui lui colle à la peau depuis Dirty Harry. Public Enemies est un film au présent, imitation de documentaire : bandit séducteur, Dillinger voyage de ville en ville à la recherche d’un nouveau butin. J.Edgar est un film rétrospectif, mémorialiste, et Hoover y est dépeint sous les traits d’un homosexuel refoulé, emprisonné dans son bureau de Washington. Le plus procédurier n’est pourtant pas celui qu’on croit. Mann observe à la loupe le génie policier en action, décortique les techniques de filature mises au point par Hoover et ses hommes. Rien de tout cela dans J. Edgar, dont les dossiers « personnels et confidentiels » restent soigneusement dans l’ombre, comme ces silhouettes détachées sur le mur d’une chambre d’hôtel. Eastwood préserve les secrets d’État mais prend soin d’écorner au passage la légende, et la litote reste son arme la plus puissante. Frustré, Hoover écoute les ébats d’un couple sur son magnétophone avant d’apprendre l’assassinat de Kennedy, et la superposition de la nouvelle tragique aux cris du coït ne laisse aucun doute sur l’identité de l’homme ainsi enregistré. Dans le bureau ovale, Nixon ordonne à ses hommes de mettre la main sur les écoutes compromettantes du chef du F.B.I. Nous sommes en 1972, deux ans avant le scandale du Watergate ; et l’on ne dira jamais assez combien la politique est affaire de décence chez l’auteur des Pleins Pouvoirs.

Johnny, vingt-quatre ans, est un employé modèle. Il collecte et classe tous les documents du bureau sans que personne ne le lui demande, pourchasse ceux qui s’en sont pris à son patron puis tous ses ennemis politiques comme s’il accomplissait une vengeance personnelle. Il se marierait bien, pour faire plaisir à sa mère, mais sa secrétaire est trop occupée pour ça. Un jour, son zèle est récompensé par un cadeau inespéré : Johnny aura son propre bureau, avec les hommes qu’il veut sous ses ordres pour lui rapporter des nouvelles du pays tout entier. Il s’enferme donc à double tour, prolongeant son activité quotidienne jusque dans ses loisirs, dînant et ne sortant jamais qu’avec son second pour discuter de l’investigation en cours, allant une fois seulement au cinéma, pour y voir jouer ses propres exploits. Élever le travail de bureau au rang de vocation militaire sinon messianique, lui offrir la majuscule qui lui manquait, telle est l’oeuvre à laquelle J. Edgar consacre sa vie. Dans l’une des scènes les plus étonnantes du film, Hoover, regardant à la télévision Nixon paradant du Capitole à la Maison Blanche, décide d’ouvrir ses fenêtres pour voir la scène de ses propres yeux. Raccord parfait du bruit de l’écran à celui de la foule à ses pieds, le vertige qui saisit le vieil homme dans la blancheur éclatante de l’avenue n’est pas sans saveur : le spectacle se déroule si parfaitement qu’il n’a plus qu’à saluer de son balcon la voiture du président comme n’importe quel badaud. J. Edgar s’est si bien occupé de l’Histoire de son pays, l’aiguillant chaque fois sur la voie désirée malgré tous les obstacles, qu’il ne lui appartient plus, et se trouve condamné à jouer, pour chacun de ses épisodes les plus célèbres, le rôle de commentateur et de spectateur privilégié.

Voulant arrêter lui-même un des ennemis publics traqués et débusqués par ses hommes, Hoover se déplace personnellement sur le terrain pour mettre les menottes à une célébrité. Alors qu’il sort de sa voiture et se précipite vers sa proie, un cheval blanc surgit devant lui, au milieu de la rue, et l’oblige à reculer un instant. Celui qui voulait être pris en photo avec un gangster, faire comme le héros qu’il est dans la bande dessinée, se trouve écarté de l’évènement qu’il a pourtant organisé. La somme d’information récoltée sur les citoyens américains lui permet de surveiller en permanence l’homme qu’il veut, mais lui interdit du même coup de le toucher. Il aura beau tout enregistrer, la légende lui passera sous le nez.

par Arthur Mas, Martial Pisani
samedi 14 janvier 2012

J. Edgar Clint Eastwood

États-Unis ,  2011

Avec :Leonardo DiCaprio (J. Edgar Hoover) ; Naomi Watts (Helen Gandy) ; Armie Hammer (Clyde Tolson) ; Josh Lucas (Charles Lindbergh) ; Judi Dench (Anne Marie Hoover) ; Josh Hamilton (Robert Irwin) ; Geoffrey Pierson, as Geoff Pierson (Mitchell Palmer) ; Cheryl Lawson (Femme de Palmer).

Durée : 2h15mn

Sortie : 11 janvier 2012

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