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Enlightened  de Laura Dern, Mike White

Les fleurs d’Helen

7.4

Regardant par la fenêtre les roses plantées par sa mère, Amy pose une question ingénue : « N’est-ce pas étrange de toujours se réveiller en étant soi-même ? » Le jardin soigneusement entretenu à l’arrière de la maison devient ainsi, au début de l’épisode trois, l’objet d’une méditation pour le moins inattendue au petit-déjeuner. Si Amy s’interroge, c’est qu’elle a fait aux premières minutes du pilote une dépression nerveuse, aussitôt suivie d’une cure spirituelle à Hawaï. Vendue sur le nom de Laura Dern, à la fois star et créatrice d’Enlightened, la nouvelle production de HBO part d’un postulat plutôt sinistre pour de la comédie et mince pour un drama. Revivre, voici le seul mot d’ordre ramené par l’héroïne dans ses valises, avec pour se guider l’assurance d’un mantra commun à tous les marchés du bien-être : la vie est belle, et le monde avec elle. Converti aux credos new age de ses sauveurs, Amy est en quête d’une pureté à reconquérir par tous les moyens, qu’ils soient nutritionnels, écologistes ou spiritualistes. Refaire leur vie, voilà en vérité le seul espoir des losers que le cinéma américain a abandonné après les avoir épuisé au cours d’une décennie qui, des frères Coen à Alexander Payne, en aura fait les héros de tant d’aventures pour leur plus grand malheur. Enlightened est un peu le récit de leur retraite, avec la réconciliation et la paix comme seul horizon. La séquence d’ouverture de la série évacue d’emblée l’hystérie pour mieux la fuir ensuite, aiguisant la maîtrise d’elle-même de son héroïne sans jamais déclencher vraiment sa colère, par laquelle passeront au contraire tous les autres personnages. Tous, sauf sa mère, qui tait obstinément son exaspération. Depuis longtemps, elle a prit en effet l’habitude d’adoucir toutes choses. Entre deux panneaux symétriques figurant une jeune femme cueillant des fleurs, l’entrée de sa maison donne le ton : intérieur comme extérieur invite à l’apaisement sinon au recueillement.

Passion discrète et jamais évoquée, les fleurs sont pourtant partout, des rideaux au papier peint, des tableaux au tapis. Le coucher du soleil ne se contemple jamais qu’à travers les buissons de roses convenablement coupés. Amy a beau y être habituée, avoir vécu son enfance et sa jeunesse dans la maison, elle semble encore s’étonner de ce jardin idéal lorsqu’elle prend le temps de le regarder. Quoi qu’il arrive à l’héroïne, les parterres l’attendent toujours intacts à son retour, le quatrième épisode pouvant ainsi s’ouvrir et se clore sur des clichés de catalogue, comme si l’excursion glauque qu’avait vécu Amy entre-temps n’était qu’un mauvais rêve. La banlieue résidentielle parfaite de Blue Velvet avec ses roses rouges et ses tulipes bien en vue hante encore Laura Dern, forcée de retourner toujours au domicile maternel. Suite ininterrompue de nouveaux départs, la série fait toujours mine de repartir de zéro, chaque rosée devenant un possible baptême. Après l’orage qui surprend Amy à l’épisode cinq, le soleil se lève en même temps qu’une lueur d’espoir, confirmant une dépendance à la lumière que suggérait déjà le titre du show. Le déroulement de ces journées donne à la fois son plan et son rythme au récit, la mélodie quotidienne conférant à l’ensemble de la série une étonnante unité malgré l’écart qui peut séparer des réalisateurs comme Miguel Arteta et Jonathan Demme. Rien de plus insupportable cependant que cette routine pour celle qui voudrait abattre des montagnes et déborder d’enthousiasme afin de prouver qu’elle va mieux. Sa philosophie a beau vouloir que le moindre instant soit un don merveilleux, Amy est bien obligée de constater chaque soir et chaque matin qu’elle a vécu plus que ce que vivent les roses. D’où le défi de la série, remettant à chaque épisode ses nouvelles convictions sur le métier, ses certitudes à l’épreuve, le principe étant de ne jamais exclure la possibilité que ses livrent disent vrai, et que son existence change du tout au tout. Plus ambitieux que prévu, la scénario lui refuse la transfiguration imaginée pour amorcer à son insu des virages plus légers dans le programme, accédant ainsi lentement au souhait d’une héroïne qui rêve moins d’un éternel recommencement que d’une floraison perpétuelle.

On aurait beau chercher dans tous les recoins qu’on ne trouverait pas une fleur fanée chez Helen. Image de fraîcheur à l’extérieur, les bouquets une fois coupés contribuent à vieillir encore un peu plus le décor aménagé par la mère d’Amy. Tandis que les natures mortes que dispose discrètement la série installent un silence tenace, les teintes roses et blanches, préférées aux roses rouges, interdisent tout débordement. La vie est ici délicatement confinée, jusque dans la chambre de sa fille qui, de la rose sculptée sur la tête de lit à l’abat-jour en forme de jonquille, pourrait autant être celle d’une morte que celle d’une enfant. Si la quarantenaire gêne autant sa mère, c’est qu’elle a absolument besoin se sentir vivante, quitte à apparaître comme une adolescente, arborant avec ses robes à fleurs une joie de vivre qui sonne comme un reproche permanent fait à son entourage. Amy est cette fille dont la taille a cessé d’étonner et qui, avec ses sweats d’un jaune éclatant et ses cheveux blonds descendant jusqu’aux épaules, se plaît à prendre l’allure d’un narcisse ambulant, les fleurs qui ornent son sac et ses vêtements ne venant que parachever le costume. L’éclosion qu’elle revendique suscite l’embarras, particulièrement lorqu’elle retourne dans l’ancien département de la société pharmaceutique pour laquelle elle travaille. Au milieu de cet étage entièrement décoré de vert, des immenses cadres du couloir jusqu’aux dossiers sur les bureaux, l’héroïne fait visiblement tâche, et la frénésie du discours qui a succédé à l’avalanche inaugurale de mots fleuris ne fait que creuser l’incompréhension.

Le ridicule de la démarche d’Amy, de son optimisme militant avec tenue de rigueur est certain, mais il n’en révèle pas moins de manière éloquente le commerce hypocrite qui se fait ici. Lorsque l’illuminée du bureau obtiendra le droit de défendre son projet devant son ancienne équipe, le chef du service viendra s’asseoir devant un bouquet en plastique, présidant la réunion avec un sérieux emprunté, feignant d’accorder un intérêt aux propos de son ancienne maîtresse pour mieux en rire à la seconde où elle aura passé la porte. L’erreur d’Amy est encore de réclamer une oreille attentive pour clarifier une situation qui n’est que trop évidente, de vouloir convaincre quand les fleurs parlent pour elle. Elle ne se doute pas que les violettes peuvent remplacer les mots, et essaye tout au long de l’épisode six d’ouvrir le journal intime de son amie pour percer son secret, le spectateur seul découvrant à la fin les pages du carnet remplies de dessins et de croquis de fleurs. Le cas le plus extrême de cette expression muette est sans doute celui d’Helen, subissant la confession de sa fille ou les questions de Sandy comme de véritables supplices tandis qu’elle donne à ses roses toute l’attention qu’elles réclament. La journée de la vieille dame, qu’on ne suivra qu’à l’avant dernier épisode, est tout entière consacrée à l’entretien d’un silence religieux, son jardin seul commémorant pour elle le suicide d’un mari et l’absence d’une fille partie depuis longtemps. Auprès des fleurs qu’elle peut protéger sans parler, elle poursuit en fait le même mirage qu’Amy : l’espoir déçu d’une parole sans sous entendus, d’une communication sans arrière-pensée.

par Martial Pisani
lundi 16 janvier 2012

Enlightened Laura Dern, Mike White

États-Unis ,  2011

Avec : Laura Dern (Amy Jellicoe), Diane Ladd (Helen Jellicoe), Sarah Burns (Krista Jacobs), Luke Wilson (Levi Callow), Mike White (Tyler).

Série en production - 2 saisons, 10 épisodes

Première diffusion aux U.S.A. le 10 octobre 2011

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