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Anonymous  de Roland Emmerich

Biographie d’un figurant

3.4

Freud chez Cronenberg, Shakespeare chez Emmerich : la première paire s’explique simplement, la seconde un peu moins, si ce n’est que le dramaturge anglais constitue un monument aussi célèbre que ceux dont la destruction a souvent été fantasmée avec joie par le réalisateur d’Independance Day et de Godzilla. Anonymous est l’adaptation d’une thèse selon laquelle Edward de Vere, comte d’Oxford, serait l’auteur d’Henry V, MacBeth et autre Roi Lear, tandis que William Shakespeare ne désignerait qu’un illettré cupide et opportuniste, en un mot : un masque. En France, on fait le même coup à Molière. Dans la liste des théories juteuses (Shakespeare flamand, Shakespeare femme...) a donc été retenue celle qui avait le plus de panache, celle dont l’auteur visé aurait probablement rêvé. De l’audacieux argument d’origine découlent ainsi d’innombrables petites insolences qui, additionnées les unes aux autres, ne manqueront pas de provoquer un infarctus aux puristes et, de manière plus inattendue, d’en provoquer un aussi à ceux qui ne connaissent pas grand chose à l’auteur anglais mais se doutent, portés par un vague optimisme, que Shakespeare n’aurait pas été Shakespeare s’il avait, ne serait-ce qu’une seule fois, pris sa tête dans ses mains et imploré les yeux humides : « Je dois écrire, c’est le seul moyen de faire taire ces voix à l’intérieur de moi... »

C’est qu’Anonymous prend surtout la forme d’une succession de dialogues plats et ennuyeux qui sont autant de cours d’histoire cabotins, allant et venant entre deux périodes du règne d’Elisabeth : s’accrochera qui voudra pour suivre les circonvolutions politiques laborieusement exposées entre une poignée de scènes de représentation circonscrites à quelques citations d’usage, et une ou deux canonnades. Les acteurs sont étrangement mauvais – en haut de l’affiche, le puceau de Sweeney Todd, Jamie Campbell – si bien qu’on jurerait voir mise à l’œuvre une sorte de distanciation comique, version “le monde est une scène et nous ne sommes que des comédiens”. De ce jeu outré déjà éprouvé dans les séries Z de luxe d’Emmerich, où les volcans comptaient plus que les visages, ne ressort que l’incroyable lissé de figures abyssalement vides - les lèvres craquelées d’Elisabeth rappellent bien, un instant, la jolie Joconde en gros plan de 2012, mais ce n’est là qu’un nouveau masque derrière lequel repose un romantisme caricatural à la Baz Luhrmann, une reine aussi kitsch que le Roméo de Di Caprio, moins à l’aise avec les paillettes. Solidité du vernis : lorsqu’une foule s’amasse sur la Tamise gelée, aucun craquèlement ne vient tirer le réalisateur de sa léthargie. Voyons plutôt en eux les héros du film, ces anonymes figurants de synthèse que l’on voit suivre le cortège funéraire de la reine, se frayer un chemin au milieu de cette fresque pataude, courant sur les ponts, errant dans les rues de très jolis caches numériques de Londres version 1600, toujours trop courts et systématiquement striés d’une volée factice de moineaux. Plus que des comédiens, plus que des marionnettes, Emmerich ne filme que des acteurs-drones, à l’intelligence artificielle, ceux-là même que l’on distinguait furtivement, dans 2012 et 10 000, tomber dans des crevasses ou se faire bousculer par des mammouths. Enfin un film à eux, et une figure tutélaire : Rhys Ifans dans le rôle du comte d’Oxford, envahi par des gimmicks dont on peine à croire qu’il les ait inventés lui-même, anonyme en chef.

Il n’y a pas jusqu’à Emmerich qui ne rêve de se réfugier dans l’anonymat le plus complet, en particulier lorsqu’il esquive la scène, pourtant très attendue, de l’incendie du théâtre du Globe (reconstitué comme le Colisée de Gladiator, mi-réel/mi-synthèse). Enième manière de se prendre pour ce qu’il n’est pas. A trop vouloir se dissimuler, le réalisateur allemand dresse son autoportrait : si l’on devait nommer la principale caractéristique de sa filmographie, ce serait en effet sa propension au plagiat compulsif. Il est le Grand Anonymous, celui que l’on reconnaît parce qu’il n’est personne, sans style propre, constamment dans le sillage de plus grands que lui. Qui d’autre aurait osé copier à ce point certains plans du Robin des Bois de Ridley Scott ? Le David Thewlis en précepteur de son Kingdom of Heaven ? Jusqu’à la grotesque redite de Shakespeare in Love, que personne ne demandait et qui, sournoise, guettait le scénariste : elle consiste à suggérer que le dramaturge ne peut avoir trouvé l’inspiration de ses œuvres que dans sa vie – ainsi du meurtre de Polonius dans Hamlet, trucidé à travers une tapisserie, forcément inspiré d’une bourde tragique commise dans la jeunesse de l’auteur. Ces velléités floues achèvent de le rendre fade, tandis qu’elles libèrent l’obsédé en lui, lors d’une scène, la seule à vraiment marquer les esprits, où le jeune Shakespeare improvise des vers pendant que la reine ravale sa colère et – on cligne des paupières, incrédules - le suce. Étrange conception de la politique au service de l’art, qui situe bien la teneur exacte des velléités mentionnées plus haut. Freud lui-même aurait, sans doute, aimé se pencher sur ce passage de l’ère où l’on casse ses jouets à celle des joies de l’oralité, déclamation et consorts.

par Camille Brunel
samedi 21 janvier 2012

Anonymous Roland Emmerich

Allemagne - Royaume-Uni ,  2012

Avec : Rhys Ifans 
(Edward de Vere, comte d’Oxford),
 Vanessa Redgrave 
(La Reine Elizabeth), 
Joely Richardson 
(Elizabeth jeune),
 David Thewlis 
(William Cecil), 
Xavier Samuel 
(Southhampton), 
Sebastian Armesto (
Ben Jonson), 
Rafe Spall (
William Shakespeare),
Edward Hogg 
(Robert Cecil).

Durée : 2h 18min

Sortie : 4 janvier 2012

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