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Armand 15 ans l’été

Étoile filante

7.8

Au milieu d’un groupe d’adolescentes piailleuses et surexcitées se trouve un garçon, une sorte de Josh Hartnett rondouillard : Armand, ou celui qu’on croit être un personnage de fiction, coincé dans l’âge des entre-deux, entre l’innocence du collège et, bientôt, le passage chez les « grands » du lycée. L’intervalle est ici beaucoup plus court que celui choisi par Riad Sattouf dans Les Beaux gosses, qui suivait une année scolaire complète et s’achevait comme ici sur une rentrée des classes. Feignant de scruter le tumulte adolescent, les tout premiers instants annoncent un leurre en même temps qu’une (belle) économie narrative : la fin d’année est réglée rapidement, et la cloche sonne le temps de l’été en deux ou trois plans. Très vite, on sent que le portrait de l’âge ingrat et les questionnements sur la place ou l’identité sociale vont se tourner vers autre chose. Il faut bien avoir à l’esprit que le titre est « Armand 15 ans l’été », et non « Armand 15 ans », distinction qui va travailler son sujet le temps des vacances, ou plutôt d’un régime particulier de vacance, de tranquillité, qui donne son rythme au film, entièrement porté par la douceur du regard posé sur l’adolescent.

Dès lors, même s’il ne dure pas, le film peut prendre son temps et s’offrir le loisir et le luxe de s’étirer, de flâner ou digresser, d’accueillir en son sein des images parfaitement autonomes, comme ces visions parfois ralenties des jeunes au skate-park qui bercent le tempo par endroits. Ces ados renvoient autant aux habitudes des jeunes du sud de la France qu’aux kids de Portland filmés par Gus Van Sant dans Paranoïd Park. Images esthétiques et lancinantes, auxquelles l’américain superposait des strates sonores et des soundscapes qui tiraient le portrait recomposé du jeune garçon vers l’imaginaire adolescent, face à l’admiration de figures qu’Alex ne pouvait pas réaliser, à ce réel qu’il voulait tant fuir. Ce qui pourrait rapprocher Blaise Harrison de cette démarche est cette même volonté de ne pas choisir entre le réalisme documentaire et la fuite vers la rêverie. On peut ainsi regarder le film comme une pure fiction, mais sur un mode plus lacunaire que descriptif, qui ne dirait pas qui elle est - et au fond peu importe. Car la principale force d’Armand, 15 ans l’été est paradoxalement cette fragilité. Il donne à voir et à combler, des trous et des moments de latence où presque rien ne se passe. L’accent est mis sur un mode presque fragmentaire, celui d’un portrait crée pièce par pièce. À nous de le reconstituer au gré du déploiement d’un film qui avance comme l’ennui estival, de ces simplicités évidentes des joies de la province, montrée dans son aspect le plus juste, sans cynisme : plaisir d’accompagner au village sa sœur au son de la fête foraine et d’évoquer les hits de Lady Gaga, de défriser les cheveux de ses copines au son d’Eminem ou de se coller devant GTA 3. Sans oublier ces beaux instants nocturnes près du lac, où la parole peut enfin voguer vers la confidence.

Le film exploite également les formes d’une culture américaine déplacée sur le sol hexagonal, où l’on tue le temps en rêvassant en grand – via la musique U.S., les jeux vidéos, le skate. Hypothèse d’une banlieue pavillonnaire française comme une petite Amérique lointaine et fantasmée, explorée en creux par Polichinelle de Pierric Bailly (P.O.L.), dont le prix était l’écart entre l’imaginaire qu’explorait la jouissance de la langue française et le fond culturel d’obédience américaine (les stars, le hip-hop, le bigger than life d’Outre-Altantique). Le tout n’étant pas que le cinéma français soit inféodé à la culture star & stripes, mais qu’il puisse entretenir un tel dialogue à distance avec lui, avec fierté. Il y a, vers le milieu du film, une séquence assez belle loù Armand se rend à une exposition du photographe Richard Pak, qui porte un regard désenchanté sur le rêve américain et son quotidien. Off, Armand lit le texte inscrit sur un cliché – le rapport de police de l’affaire Perry, que rendit célèbre le romancier Truman Capote. Puis, à l’image, une photo de la banlieue se joint à un plan des pavillons de l’Hérault, dans le quartier où habite Armand. En un simple raccord se réduit soudain l’écart entre les deux continents. Armand 15 ans l’été n’est bien sûr pas un film américain – bien que le cadre rappelle les virées de Jonah Hill et de Supergrave. On penserait davantage à la maladresse de Jesse Eisenberg dans l’Aventureland du même Greg Mottola, qui construisait un univers flottant et mélancolique autour de la saison estivale. Ici, le surplace rend le film libre de tout marquage, esthétique et territorial.

La fiction doit nous donner des personnages ; le cinéma français manque de héros. Armand a cette façon particulière d’être au monde, entre théâtralité affirmée et pudeur dans la confidence. Sans doute est-ce de cette manière qu’on peut comprendre sa chorégraphie solitaire lorsque, déguisé en clown, celui-ci parade au bord d’une falaise sous le soleil couchant, dans une danse qui désigne à la fois l’expiration des derniers moments de l’enfance et une piste vers le mystère dissimulé derrière une telle mise en scène. C’est l’originalité de ce puzzle qui recompose autant l’adolescent au travers des dialogues des séries américaines, des programmes de télé-réalité, que du miroir ou du téléphone portable. La moindre des délicatesses est alors d’être attentif à toute chose, ce que Blaise Harrison fait avec distance et frontalité dans l’ultime plan du film, qui laisse place au siège vide du passager, formalisant l’angoisse au moment de revenir au réel le plus prosaïque. Armand est parti de l’image, laissant hors champ la reprise du quotidien scolaire et social, et le film peut refermer la parenthèse.

par Thomas Fioretti
lundi 23 janvier 2012

Armand 15 ans l’été

France ,  2011

Durée : 50mn

Diffusion télé : 12 et 16 janvier 2012 sur Arte

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