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Détournant pour son compte quelque trois milliards de dollars, Lisbeth décide d’offrir un cadeau à Mikael. Un blouson en cuir qui serait, à en croire le vendeur, un présent d’une rare générosité. Sur l’enveloppe jointe au paquet, la jeune fille inscrit la seule initiale « M ». Signature du reporter, acronyme du journal le plus controversé du pays, la lettre rappelle aussi la célèbre marque tracée à la craie sur le dos d’un tueur en série de Berlin, il y a presque quatre-vingt ans. Les enquêteurs des films de Fincher, de Seven à Millenium... en passant par Zodiac, connaissent sur le bout des doigts les premières bobines de M le Maudit. Photographies, plans de la ville cerclés au compas, fiches signalétiques des suspects et procès verbaux des témoins s’entassaient alors devant la caméra de Fritz Lang dans une accumulation vertigineuse de documents pourtant vaine. Il s’agissait déjà moins d’identifier et pister un rôdeur que de reconnaître l’assassin parmi nous. Souvenons-nous aussi de cette course d’aviron dont l’issue constituait le seul suspens de The Social Network : portée par l’air de Peer Gynt, la séquence identifiait la victoire à distance de Mark Zuckerberg à la satisfaction morbide du Maudit cernant sa proie. La scène éclatée du récit de Millenium, où se poursuivent d’abord deux trajectoires distantes et indifférentes, systématise la logique voulant que chaque plan prolonge le mouvement amorcé dans le précédent, à des centaines de kilomètres de distance. « Selon ce procédé dont Lang fait usage depuis M », écrit Lotte Eisner, « les associations d’idées, la logique des relations, la multiplicité des incidents sont ainsi présentés avec clarté, sur un rythme nerveux et sans faille. » Dans cette économie qui culmine dans le grand écart entre les couloirs sordides d’un immeuble de Stockholm et le désert blanc d’Hedestad, le montage parallèle devient paradoxalement l’instrument d’une disjonction des actions. Lorsque les recherches de Lisbeth et Mikael, désormais communes, les conduisent sur la piste d’un même suspect sans qu’ils puissent se mettre en garde l’un l’autre, la distance physique entre les archives de l’entreprise nationale et l’appartement sur la colline rompt incidemment l’impression de continuité.

Mikael pousse la porte d’un café, passe commande puis jette un oeil aux informations télévisées qui reprennent en écho sa défaite devant les tribunaux. Il sort. La gaucherie avec laquelle il porte la cigarette à ses lèvres, cette façon compulsive de frotter le briquet sous la neige en protégeant la flamme avec sa main pour ne pas qu’elle s’éteigne, tout trahit la nervosité de celui qui reprend momentanément le tabac pour essuyer un échec professionnel. Lisbeth, elle, n’a jamais abandonné ses mauvaises habitudes. Cigarette au bec, indifférente à la fumée qui monte à ses yeux, la jeune femme passe sous le robinet un bol de nouilles instantanées qu’elle enfourne dans le micro-ondes, saisit une canette de coca dans le frigidaire avant de s’installer devant l’ordinateur pour une séance de hacking. La précision avec laquelle Fincher introduit ses personnages est extraordinaire. La collection des menus détails capturés dans chaque plan, en même temps qu’elle révèle la dimension obsessionnelle de la mise en scène, ne se départ pourtant jamais d’une coulée imperturbable du montage qui assure à Millenium... son rythme de fleuve tranquille. Le balancement opéré d’un récit à l’autre, la secrète analogie des contraires qui réunit la maladresse de Mikael et l’assurance de Lisbeth, entravent moins la marche du film qu’elles n’impriment à l’ensemble un mouvement de pendule. Passionné pour le tempo, Fincher prit soin d’inclure aux premières scènes de Seven l’image d’un métronome indiquant le timing de l’oeuvre à venir. Millenium..., comme The Social Network, est un film où ne compte que la rapidité de son exécution, mais cette rapidité est la plus sûre garantie qu’un plan ne soit jamais contemplé pour lui-même. La chaîne d’images devient la partition élémentaire du cinéma de David Fincher, sa musique immédiatement reconnaissable.

Redevenu muet, le rugissement du lion de la M.G.M. est réduit au silence par les notes qui sourdent avant même le premier plan. Dans un paysage hivernal s’écoule une large rivière que suit un lent panoramique. La sérénité de cette ouverture a quelque chose d’anormal pour qui attend le réalisateur de Fight Club au tournant. L’effet de surprise produit par le générique, éclosion de métal en cascade au son d’Immigrant Song revue par Trent Reznor et Atticus Ross, tient au calme apparent des deux séquences qui l’encadrent. S’ouvrant sur la blancheur des rives enneigées pour s’achever dans les lueurs rouges des lampadaires d’une rue de Stockholm, Millenium... n’a de cesse de tendre entre les tons opposés sans jamais se départir d’une brillance trop parfaitement répartie. L’éclat de la photographie permettrait presque de voir dans le noir, l’étalonnage de regarder sans sourciller l’horreur lentement étalée. Le confort dans lequel Millenium... installe le spectateur ne lui demande que de se laisser porter, le mouvement incessant qu’assurent voitures, avions, trains, escalators ou motos quand les protagonistes ne peuvent pas marcher contribuant à le bercer. Fluidité qui est, aussi, une manière de faire disparaître ses effets en les attribuant à une mécanique indépendante de l’objectif. Travellings, recadrages, angles cassés : tout est désormais gommé pour atteindre une parfaite impassibilité de l’image. Portée à l’extrême, la neutralité dont David Fincher a fait sa marque de fabrique devient un principe d’indélicatesse. Une fois la porte fermée sur la scène du viol, la caméra ne recule que pour mieux revenir à l’intérieur de la pièce. La coupe qui étouffe au plus vite le cri, les fondus avortant le spectacle de la torture ne peuvent pas nous abuser : la distance affichée ici se soucie peu d’élégance. La limpidité effrayante de l’image est le gage d’un cinéma qui se refuse à jouer avec l’ombre.

« De quelle histoire suis-je le héros ? » Qu’ils poursuivent des chimères ou des tueurs en série, la question retient toujours un moment les héros des films de Fincher, persuadés jusqu’à la fin que leur rôle leur échappe. Jouet des plus grandes firmes de son pays, Mikael Blomkvist doit encore aiguiser sa paranoïa professionnelle pour savoir qui il pourchasse, et quelle est vraiment sa mission. Où et quand s’arrêter, c’est tout le dilemme de Lisbeth Salander dont l’aventure commence bien avant qu’elle ne se joigne à l’enquête et se poursuit après sa résolution. Sans cesse reculé, le dénouement de Millenium... n’offre aucune perspective à la véritable héroïne du film : l’assassin identifié et tué, la disparue retrouvée, le magnat de la finance vaincu, Mikael retrouve sa compagne et laisse Lisbeth s’effacer comme elle est apparue. Atteinte selon certains du syndrome d’Asperger, la jeune femme se dérobe pour se défendre, chacun de ses retraits marquant à la fois sa crainte et son hostilité. Elle n’offre son profil qu’à ceux qui l’interrogent, ne laissant jamais découvrir qu’un pan de son visage. S’il lui faut parler, elle s’exprime par phrases brèves et mots avalés dans son incroyable accent suédois, réflexes et gestes brusques, moquant presque l’extraordinaire Mark Zuckerberg crée par Jesse Eisenberg pour The Social Network. Imitant la démarche de l’héroïne, amplifiant son allure et ses revirements, le montage tout entier semble régi par ce principe de progression par fuite. Le gros plan accusateur sera balancé par un plan large en apparence inutile, avant qu’une nouvelle plongée sur la table, un contrechamp sur un visage ou un travelling vers le mur n’achève par son insistance de brouiller les pistes. Impossible ici de dire si un nouveau cinéma s’invente pour un nouveau héros ou s’il s’agit de l’inverse : la parade constitue le fondement même du film, son architecture en même temps que son objet. Le plan, comme le geste, est d’abord anticipation du suivant et correction du précédent. Au grand dépit de l’enquêteur observant à la loupe les photographies du jour J, l’image n’a rien à cacher si ce n’est celle qu’elle annonce. Pour découvrir la scène, le mieux n’est pas d’en faire défiler mais sauter les clichés, de les superposer, les recadrer à l’infini. Il n’en existe pas d’image juste, plus ou moins artificielle ou proche de la réalité : la vérité ne surgit que dans l’écart et la coupe, entre-deux.

par Arthur Mas, Martial Pisani
mardi 24 janvier 2012

Millenium: Les hommes qui n'aimaient pas les femmes David Fincher

États-Unis ,  2011

Titre original : The Girl with the Dragon Tattoo

Avec : Daniel Craig (Mikael Blomkvist) ; Rooney Mara (Lisbeth Salander) ; Christopher Plummer (Henrik Vanger) ; Stellan Skarsgard (Martin Vanger) ; Steven Berkoff (Dich Frode) ; Robin Wright (Erika Berger) ; Yorick Van Wageningen (Nils Bjurman) ; Joely Richardson (Anita Vanger).

Durée : 2h 38min

Sortie : 18 janvier 2012

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