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Turn me on  de Jannicke Jacobsen

La gêne du plaisir

4.9

Comment être en chaleur dans un pays scandinave ? C’est sur ce high-concept, contrainte scénaristique extrême, que repose Turn me on : Alma (Helen Bergsholm) connaît ses premiers vrais émois dans le village le moins érotique possible, entre montagnes délavées et lacs gris, ballots de foin et trampoline, avec pour tout lieu d’encanaillement une MJC pourrie. Présenté au public français comme un teen-movie (image de l’ado blonde la main plongée dans sa culotte grise, pendant féminin des séances pâtissières d’American Pie), Turn me on se rêve plutôt en portrait d’une jeunesse désabusée, et pourquoi pas d’une génération entière, pas seulement norvégienne. Il tient à la fois de la farce et du drame, se moque des ados autant qu’il veut montrer la complexité de la chair à comédie qu’ils constituent. Les arguments en faisant un pornos soft pour ados sont légion : blonde anorexique en doudoune rose, brune un peu ronde aux yeux maquillés de noir – version dépressive des gamines de Tamara Drewe, dont on retrouve ici l’abribus perdu employé comme point de rencontre –, disputes mère/fille, explications entre ados, fugue initiatique vers le modèle féminin, rejet et acceptation de soi. L’influence américaine est explicite : dès qu’une scène devient excitante, le norvégien cède la place à l’anglais, langue de tous les fantasmes.

Tandis que Jacobsen, venue du documentaire, inscrit ses personnages dans un environnement précis et fait jouer des acteurs amateurs issus de l’environnement en question, elle mime la masturbation téléphonique de son héroïne en rêvant d’Amérique : on se croirait à Sundance. Sorti il y a six mois, Happy Happy d’Anne Sewitzky – qui avait aussi pour personnage central une femme découvrant les joies du sexe malgré la neige – empruntait beaucoup à American Beauty. Quant à Turn me on, son pitch est celui d’Easy A, sorti directement en DVD en France, dans lequel Emma Stone incarne une lycéenne ostracisée pour sa supposée nymphomanie – Alma se retrouve exclue pour la même raison. L’image est celle de Virgin Suicides, auquel Jacobsen emprunte la palette de couleurs (pâle et blond) et l’ambiance ennuyée d’une adolescence que cerne une nature empaillée. Elevée sans père, véritable sœur en couvent de montagne, Alma doit faire face à la « honte » ressentie par sa mère lorsque les revues porno sur lesquelles elle se masturbait sont découvertes. L’originalité de Turn me on est à chercher ici, au-delà des histoires de quête de soi, de la peinture sociale et du wannabe-Sofia Coppola : Jannicke Jacobsen veut parler de masturbation compulsive.

Turn me on arrive à point nommé. Il est la touche scandinave, entendez « décomplexée », apportée au portrait sexuel de la « génération Y », née entre 1985 et 1995, dont l’une des caractéristiques serait d’être, lit-on ici et là, droguée au porno, accès libre sur internet oblige. C’est le vice d’Alma, qui avoue être chaude comme la braise et ne pouvoir assouvir ses désirs qu’en dépensant des fortunes en téléphone rose – pas d’internet dans son petit village, tout au plus quelques revues dans l’épicerie dont elle tient la caisse (avec une tendresse toute particulière pour les rouleaux de monnaie). Le temps est venu de sortir le porno du domaine du X, et la génération Y de son addiction à celui-ci. En France, Il n’y a pas de rapport sexuel, de Raphaël Siboni, tourné à partir de rushes du producteur/réalisateur porno HPG, assène contre l’industrie du sexe la vérité attendue annoncée par son titre : sous couvert d’intellectualiser le mercantilisme vil de la pornographie, et en dépit d’une ou deux scènes d’émotion qui se sentent bien seules, HPG et Siboni dépeignent un enfer des âmes – si Jacobsen appelle son personnage Alma, c’est que l’âme est la première victime du porno, elle s’y dissout, s’oublie dans la contemplation du foutre sur les visages des débutantes, s’évacue à chaque éjaculation gratuite et solitaire.

Les séries se sont également penchées sur la question lucrative de l’envers des partouzes. Canal+ a produit Hard (sorti en DVD cette année) ; Arte, Xanadu (huit épisodes en avril 2011 et puis s’en va) : nouvelles tentatives d’intellectualiser des pulsions de voyeurisme n’aboutissant à rien d’autre qu’à les alimenter en rendant comique, voire sympathique, ces artisans en apparence décomplexés. Sur la longue durée, une série comme Californication s’attaque avec humour au problème, avec son personnage d’écrivain séducteur en rédemption permanente. Si la série produite par Duchovny connaît un succès raisonnable en France, elle n’est rien comparée au nouveau héros auquel s’identifie la génération Y entière depuis septembre dernier. Il vit seul, passe ses soirées désœuvrées sur internet, le regard vide que n’éclaire pas une âme mais l’écran de son ordinateur dans le noir. Véritable adolescente en chaleur attardée, il fantasme à la moindre occasion. Les bribes de sa vie sont dévoilées par tranches d’une minute trois ou quatre fois par semaine, au rythme de ses tweets, vous en avez entendu parler, le titre, plus accrocheur, préféré par Canal+ à « Journal d’un pornodépendant » est Bref. En 2011, Kyan Khojandi, son interprète, fait deux fois la une des Inrockuptibles – l’un des autres sujets ayant eu ce double honneur étant le porno. Enfermement d’une génération dans son cliché, face à son écran : Turn me on devait raconter l’histoire d’une émancipation et à cet égard, sa fin est d’un pessimisme inattendu. L’héroïne présente son petit copain à sa mère, celui-là même qui, en lui montrant son sexe à une soirée, a lancé la rumeur ayant fait d’elle une paria. Jeune, turgescent, plutôt lâche, plutôt timide, il a tout, lui-même, du futur pornodépendant. Point d’orgue angoissant que ce couple de jeunes ayant abandonné l’idée de fuir leur bourgade paumée au fond de la forêt. Image sans lumière de la génération Y, qui a substitué la jouissance au bonheur. 2011, toujours : sortie du Dictionnaire des films pornos de Christophe Bier, salué par une poignée de critiques ciné eux-mêmes issus de la critique de films pornos (plus proche de la critique sportive que cinématographique). Celui-ci s’arrête à l’arrêt des films sur pellicule. Il laisse un territoire inexploré, un peu dégoûté lui-même par l’invasion du gonzo et des vidéos d’une rare violence graphique postées sur des sites comme Youporn. C’est aux pionniers poisseux de ces terres inexplorées que films et (mini-)séries s’intéressent, sous l’égide de réalisateurs nommés McQueen, Siboni ou Jacobsen, qui tentent de retrouver les fondements obscènes de la chose comme on réexpliquerait aux Français trop compréhensifs pourquoi Le Pen est dégueulasse. En quête surtout de l’âme d’une génération qui ne s’en souciera jamais autant que de sa connexion à internet – sur l’affiche de Turn me on, il n’y avait pas seulement une main d’adolescente dans sa culotte, il y avait surtout le fil du téléphone, qui reliait sa verte vallée à la métropole mondiale du sexe.

par Camille Brunel
mercredi 25 janvier 2012

Turn me on Jannicke Jacobsen

Norvège ,  2011

Avec : Helene Bergsholm (Alma) ; Malin Bjørhovde (Sara) ; Beate Støfring (Ingrid) ; Matias Myren (Artur) ; Lars Nordtveit Listau (Kjartan) ; Henriette Steenstrup (La mère d’Alma) ; Jon Bleiklie Devik (Sebjørn) ; Julia Bache-Wiig (Maria).

Durée : 1h16mn

Sortie : 18 janvier 2012

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