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Sherlock Holmes : Jeu d'ombres  de Guy Ritchie

Much shadows about nothing

5.4

S’il est du destin de tous les romans classiques d’être violés, voire torturés par Hollywood, certains y trouvent une seconde jeunesse. Sherlock Holmes, de notable anglais logicien et violoniste, s’est transformé en James Bond coucheur, boxeur et flingueur. Ou comment calquer du contemporain sur de l’historique.

Le premier Sherlock Holmes mettait en scène l’affrontement du détective désinvolte avec un illusionniste charlatan tentant de faire main basse sur la House of Commons. Ce second opus reste dans la même ligne, mais change d’échelle : les enjeux sont internationaux et le villain, de piètre magicien, est passé expert en manipulations diplomatiques, prêt à déclencher un conflit mondial en cette fin de XIXe siècle. C’est l’occasion d’aller voir du pays : Holmes et sa troupe fidèle, doublée ici d’une pittoresque bande de gitans, passent l’essentiel du film à voyager pour rattraper un criminel dont la puissance se traduit en termes d’ubiquité et de mobilité. C’est la base de tout film d’action contemporain : les vrais conflits transcendent les souverainetés nationales, les réseaux importent plus que les frontières, et les méchants, centres absents d’une toile d’araignée globale, restent toujours tapis dans l’ombre. Les scénaristes ont injecté ce paradigme contemporain de la mondialisation à l’époque où fleurissaient les États-Nations. D’où un synopsis empruntant à la logique du double fond : d’un côté, les États naissants, avec leurs velléités belliqueuses et leur aveuglement politique, qui, malgré leurs poids réels, ne sont que les tristes jouets de manipulations en coulisses ; de l’autre, le marionnettiste James Moriarty, génie scientifique devenu marchand d’armes, réel maître du jeu qui a fait du terrorisme son arme de prédilection. Face à lui, Holmes, le seul à entrevoir la vérité parce qu’il raisonne en termes de réseaux, de flux : la seconde scène consiste en une leçon de géopolitique à l’aide de rubans traçant sur une carte les liens entre événements isolés, restituant la cohérence d’un complot derrière le chaos politique. Le jeu du monde est vite réduit à un face à face backstage entre deux géants qui, derrière leurs inimitiés, ne cessent de se dire combien ils s’admirent.

Le film se fait alors simple duel, alternant rencontres polies et séances de boxe, lointains souvenirs de Snatch. La métaphore classique de l’échiquier vient donner, avec une insistance un peu lourde, son sens allégorique au film. Celle-ci vient de Fritz Lang, et ce n’est pas un hasard si Moriarty reproduit la figure éternelle de Mabuse (que Ritchie en soit conscient est une autre affaire), premier criminel industriel, maître de la machination, des illusions et du spectacles d’ombres. Mais Mabuse endossait comme couverture le métier de psychiatre hypnotiseur, alors que Moriarty est lui mathématicien de génie, expert entre astrophysique, spécialisé dans les rencontres explosives entre corps astraux. L’évolution de la figure est symptomatique : si Lang associait le pouvoir de manipulation à la subjugation psychologique, à l’induction mentale, Moriarty n’a pour seule arme que la logique pure, la mécanique bien réglée des conflits entre nations, identique aux lois régissant les chocs des comètes. Il ne cherche pas, comme Mabuse, à inverser le cours de l’histoire pour établir le règne du crime, seulement à le catalyser et à canaliser ses effets à son profit. C’est ce qu’il explique à Holmes, une fois son plan déjoué, en rappelant que si le guerre n’a pas lieu aujourd’hui, ce n’est qu’une question d’années. Le méchant n’est plus criminel aveugle, mais homme d’affaires : autre trace du paradigme terroriste, qui produit de l’effroi pour engranger du capital.

Mais Holmes doit tout de même retarder l’apocalypse et courir au combat. Le film est organisé à la manière d’un voyage touristique, traversant pays et sphères sociales. Après les enchères dans la concession internationale de Shanghaï, on va s’encanailler dans les chics lupanars londoniens, avant de rejoindre les bas fonds parisiens où se mêlent indistinctement gitans, apaches et anarchistes qui, anges de pureté épris d’idéal, sont détournés par Moriarty qui les force à commettre des attentats que leur morale réprouve. On aurait trop beau jeu à se moquer de la grossièreté de certaines ficelles scénaristiques et de la somme des anachronismes. Ils sont l’argument de quelques belles scènes de boxe qui atteignent une rare dialectique du ralenti et de l’accéléré. Chacune est précédée d’une prévision mentale, au ralenti, d’un Holmes imaginant ses coups à venir, évaluant les possibilités, ajustant ses stratégies, avant que les échanges de passes ne soient montrés au rythme normal. Le bullet-time est aussi utilisé à toutes les sauces, ce qui donne certes un goût de resaucé mais qui n’en est pas moins digeste, sinon agréable – Guy Ritchie s’est rarement montré inventif, mais son talent d’artisan duplicateur est indéniable. A l’opposé de cet étirement infini du temps lors des moments d’action, les scènes d’élucidation de l’énigme, de déductions, sont faites de séries de gros plans au défilement ultra-rapide, mimant le mécanisme de l’esprit supposément génial de Holmes mais laissant le spectateur en touche. Belle inversion ironique des cadres de l’action et de la pensée, qui décompose les gestes de la lutte pour leur donner le sens de méditations rationnelles et qui fait se suivre les réflexions logiques à vitesse telles qu’elles paraissent gestes automatiques. La dialectique du mouvement et de sa suspension, chère à tout film d’action, s’en trouve changée : la pause ne vient pas à la retombée de l’effort, mais en son centre ; c’est le rythme normal de progression narrative qui est rapide, alors que l’action distend le temps, le tord, voire l’arrête. Le corps est patience et l’esprit urgence.

Malgré ça, rien de nouveau sous le soleil ludique et désinvolte du cinéma d’action. Le film est à l’image des machineries archaïques qu’il met en scène, mécanismes ingénieux, bien huilés, supportant quelques ratés et baisses de pressions mais malgré tout efficaces. Il tend parfois plus à la smoke qu’aux shadows mais remplit son contrat. Guy Ritchie n’a de toute façon jamais été qu’un filmeur à gages.

par Gabriel Bortzmeyer
samedi 28 janvier 2012

Sherlock Holmes : Jeu d'ombres Guy Ritchie

Avec : Robert Downey Jr (Sherlock Holmes), Jude Law (Dr Watson), Jared Harris (Pr James Moriarty), Noomi Rapace (Simza Heron), Stephen Fry (Mycroft Holmes), Rachel McAdams (Irene Adler).

Durée : 2h07.

Sortie : 25 janvier.

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