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Sur la planche  de Leïla Kilani

L’odeur de la crevette

7.3

Qui, après avoir vu Le Parrain 3 n’a pas eu envie de déguster un cannolo alla siciliana, ou bien les gnocchetti maison roulés par Sofia ? Qui, au sortir de Kung fu Panda en 3D, n’a pas eu envie de toucher le pelage des animaux du zoo ? Solliciter l’odorat, voila qui est un peu plus compliqué. Pensez à La Grande bouffe : film scato d’un bout à l’autre, il ne sent pas mauvais pour autant. Contre toute attente, Sur la planche non plus.

Badia, éplucheuse dans une usine alimentaire à Tanger, passe des longues minutes à s’asperger le visage de citron, à se frotter les mains et les corps jusqu’à s’en arracher la peau, accroupie dans une baignoire comme une femme de Degas. « L’odeur de crevette pénètre dans la peau, jusqu’à l’os », dit-elle. Et frotte. Et frotte. Le spectateur, lui, ne sent rien.

Ce « rien » n’est pas un échec du film, peut-on finalement penser. Au contraire, c’est sans doute là sa plus grande réussite et originalité, alors que le reste – le drame et le décor géo-socio-politique dans lequel se déroule l’aventure de quatre ouvrières pickpockets – tout en n’étant pas rien, quand même, n’éponge pas la dette que Leïla Kilani doit au cinéma des frères Dardenne.

Qu’est donc ce « rien » ? Quelle est donc cette odeur que le spectateur ne sent pas, et qui instaure dès lors une distance entre Badia et lui ? Distance irréductible entre une salle de Paris et une usine de Tanger. Ce rien ne serait que du néant si le film ne lui opposait d’emblée une force égale et contraire.

Moins belle que son amie Imane, moins maligne que Mouna, certes moins chic que Nouzha, Badia séduit d’emblée. Donne envie de lui ressembler, d’avoir son courage, son intelligence, et surtout sa violence – ah la violence au cinéma... c’est toujours ce qui séduit le plus.

Qu’est-ce que la violence ? Il faut s’entendre sur les mots. La violence est élégance. Et vérité. Les trois compagnes de Badia ne manquent pas de culot. Elles ont, particulièrement Mouna et Nouzha, une origine sociale plutôt citadine, des manières plutôt raffinées. Et pourtant, face aux brutales sourates underground de Badia, ces mêmes manières paraissent vulgaires. Comment l’expliquer ? Le sens ou l’étude de la langue qu’on entend – un argot moderne de Tanger dont Leïla Kilani précise dans un entretien qu’il mélange des mots européens (français, espagnols, anglais) et berbères à une base d’arabe – ne peut pas y répondre.

Une évidence frappe l’oreille : cette langue brute est une épée affûtée à coups de pierre. Son élégance ne lui vient pas de sa simple matière, mais de la violence qui l’a travaillée jusqu’à lui donner sa forme actuelle.

On écrit souvent, et pas que dans des revues efféminées, que le cinéma est avant tout affaire de corps. C’est niais, certes ; et pourtant pas faux. À condition que l’on précise immédiatement que tout corps est matière. Comme le vent, le sable, le savon et la crevette. Il n’y a rien d’humain qui ne soit intéressant ou beau en tant qu’humain. Belle est la matière lorsqu’elle est frappée, travaillée, modifiée. Lorsqu’elle résiste à la violence, se dresse, crie et se rebelle contre le ciel. La voix d’un film de Straub, la peau écran de Nathalie Portman dans Black Swan, celle de Rooney Mara dans Millenium : de la matière violée, humiliée, enfin et toujours non réconciliée.

C’est pourquoi cette citation de Degas dans Sur la planche n’est pas trop déplacée. Il n’aura pas été vain de tourner l’histoire dans un bidonville, ne serait-ce que pour avoir cette scène de toilette style rue Saint-Denis au XIXe. A propos de Degas, Paul Valéry note que « les corps, plus ou moins déformés, auxquels il fait prendre des états de leur structure articulée très instables (comme de rattacher un chausson, de presser des deux poings de fer sur le linge), font songer que tout le système mécanique d’un être vivant peut grimacer comme un visage » (Degas, Danse, Dessin, p.125). Qu’il peigne un ballet ou une fille en train de prendre son bain, Degas montre la déformation des corps soumis à l’effort physique. Badia, qui chauffe sa toilette et se frotte dans sa pauvre baignoire improvisée, est un modèle pour le peintre.

Alors, pourquoi ne pas aimer aussi Sport de filles ? Quelqu’un, en lisant ce texte, se posera cette question. Elle est légitime. Sur l’affaire de la violence, elle est presque centrale. Une proximité existe entre l’amazone de Mazuy et l’ouvrière de Kilani. Les deux filles-femmes rêvent, veulent, volent. Vont vers l’horizon ou l’autodestruction. Que faire de cet entêtement ? De cette bêtise ?

Un côté punk énergique s’exprimait dans le beau film de Mazuy et Reggiani, Basse Normandie. Le portait avec fierté Reggiani en personne, qui campait un personnage étrange, acteur shakespearien et baron perché sur son cheval ; figure d’un grand obstiné, certes, mais pas d’un homme bête. Or, tous les voleurs de feu et les fauteurs de troubles sont bienvenus au cinéma. Mais il ne suffit pas d’être énervé pour devenir un Prométhée. Parfois cela donne juste un con. L’obstination de l’héroïne de Sport de filles, par exemple, sent fort l’artifice. Sa volonté est pure, intellectuelle, immédiate. Elle manque de vie. Elle vient d’une idée. C’est d’ailleurs moins volonté que volontarisme, moins vie que vitalisme. Quelque chose de conceptuel, de « juste » parasite le scénario du film.

Cette abstraction fait heureusement défaut à Kilani dans Sur la planche. Son film est plutôt juste. Ses plans sont plutôt justes. Son scénario plutôt très juste. Et du juste, on s’en méfie. Idéologiquement, tout ce qui est juste est par définition voué au consensuel. Donc usé, voire pourri.

L’image de ces quatre filles, et notamment de Badia qui se frotte la peau pour ôter l’odeur des crevettes, en revanche, c’est du rien, c’est du vent. Cette image ne dit rien. Voilà ce qui compte et qui en fait un film. On dira que l’image de l’usine où Badia et Imane travaillent a l’air d’affirmer quelque chose. Mais non. Elle ne pue pas la crevette. Elle fait mal. On y voit les doigts se tordre. On voit les os s’abîmer. Elle est belle, puissante et violente. Bref, c’est juste une image.

par Eugenio Renzi
dimanche 5 février 2012

Sur la planche Leïla Kilani

Allemagne - France - Maroc ,  2010

Avec :Soufia Issami (Badia) ; Mouna Bahmad (Imane) ; Nouzha Akel (Nawal) ; Sara Betioui (Asma).

Durée : 01h46min

Sortie : 1er février 2012

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