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Un Monde sans femmes  de Guillaume Brac

Déconnectés (turn me off)

7.8

Un monde sans femmes ne donne pas envie d’écrire. Juste de le revoir. De s’y baigner. De retrouver ses silences, le bruit de la mer enregistré à Ault, en Picardie, le calme des ses personnages. S’il fallait en parler, le chemin de la critique passerait par l’affiche. On y voit Sylvain, le héros incarné par Vincent Macaigne, s’élancer dans les rouleaux, suivi par deux femmes, Patricia (Laure Calamy) et Juliette (Clemence Rousseau). L’image suggère l’atmosphère estivale et détendue de l’ensemble, le grain de l’image indique le côté proche du réel de l’histoire, mais rien de cela ne justifie vraiment le titre, si ce n’est que le flou efface les courbes des deux nymphes en bikini. Avec les courbes s’estompent les femmes, et avec les femmes, tout le fatras de séduction et de sexualité qu’implique la cohabitation sur Terre des deux sexes. Dans la courte séquence qui précède l’apparition du titre, les informations principales données tiennent ainsi à deux choses. La première : entrer dans cet appartement en bord de mer, c’est sortir. Passé le pas de la porte silencieux des premières secondes, la respiration des vagues se fait entendre pour la première fois. D’où sort-on au juste ? Deuxième information du prologue : dans cet appartement, pas d’internet. On est ici hors des ondes, du virtuel, du numérique. Ault existe vraiment, le film n’est une utopie que dans la mesure où on imagine Brac rêvant à un monde entier semblable à ce village-là – une utopie de la déconnexion où le sexe disparaît avec le web, où l’on se changerait les yeux d’avoir trop regardé les écrans grâce à la contemplation de paysages, ces longs inserts précédant certaines scènes, brume sur les toits, horizon gris, jusqu’au climax du genre où Brac regarde son personnage regardant le paysage.

Alors que l’on est tenté d’évoquer l’influence du cinéma français peintre discret des sentiments (Rohmer en tête), James Gray, Judd Apatow ne sont pas loin de Sylvain, cet étranger à la séduction urbaine importée malgré elles d’Ile-de-France par Patricia et Juliette. Génie de Vincent Macaigne, qui parvient à vider son personnage de la moindre aura sexuelle, de la moindre libido. Il y a bien un monde dans la micro-expression, ou plutôt l’absence de micro-expression de Sylvain au moment où la vamp jouée par Calamy approche les mains de son cou pour lui remettre son col. Ni gêne, ni recul, ni bien-être. Aucun rapport de séduction ne se dégage. Vacance(s) du sexe. Un soir, Sylvain se prête à un jeu de mime avec ses invitées. On le voit croquer une pomme invisible. Adam et Eve ? Mais non, vous avez l’esprit mal placé : Isaac Newton. Vient le tour de Calamy, qui surjoue avec une justesse fabuleuse la libération sexuelle exagérée de Patricia, toute en seins, en fesses, en culotte apparue dans le cadre. Le spectateur est aussi embarrassé que Juliette, aussi peu excité que Sylvain. Et quand ce dernier note que le mime satirique que la fille fait de sa mère est « assez ressemblant », on cherche en vain l’ironie, le second degré ou le sarcasme : Sylvain est absolument dénué de méchanceté. Avec la séduction s’estompe la cruauté. Sylvain est une utopie à lui tout seul : un homme libre, sans connexion, sans érections, sans femmes. Vincent Macaigne, antidote de Kyan Khojandi. Brac songe bien à révéler ce que son célibataire fait de ses soirées solitaires. Sylvain a lui aussi le visage éclairé par un écran. Il joue à la Wii. Au tennis.

Autour de lui, des rivaux. Patricia et Juliette attirent une sexualité immédiate, présentée comme un artefact beauf. Trois puceaux se jettent sur elles dès leur première scène sur la plage. Un gendarme – Laurent Papot, brillant dans une scène de rateau que n’aurait pas reniée Paul Rudd – débarque, opposant aussitôt aux gestes sans arrière-pensées de Sylvain un humour noir plutôt violent : « faites attention à lui, c’est un psychopathe violeur d’enfants » ; humour qui laisse tout le monde mal à l’aise. Son langage est biaisé : lorsqu’il dit qu’ « elle est bonne », on ignore s’il parle de l’eau ou de la fille, lorsqu’il mentionne la « grâce » de Juliette, on entend autre chose. Papot incarne le désir tel qu’il déforme les mots, les arrache à la simplicité de leur sens premier. Il ne tarde pas à se rapprocher de Patricia, pur désir elle aussi. Leur flirt mène au drame. Sylvain, lui, n’est que tendresse. Lors de l’extraordinaire plan-séquence de sa tentative, sa main qui se saisit de celle de Patricia ne peut conduire à rien d’autre qu’à un silence gêné : la connexion entre tendresse et désir échoue. Elle s’établira plus tard, avec l’autre source de douceur du film. Constance Rousseau, botticellienne, également dénuée de séduction. Elle ne jette pas le moindre regard aux trois prétendants qui viennent la courtiser sur la plage, ne révèle à aucun moment que Sylvain lui plaît, et peut-être que l’idée de se donner à lui ne lui vient-elle qu’au dernier moment. Elle se rend chez lui sous prétexte de se connecter à internet mais la connexion qui s’établit sera celle des âmes, des corps, la connexion de deux solitudes sous un drap bleu. Cette dernière séquence occupe un quart du film, qui dure au total 56 minutes. Déconnecté jusqu’au bout des ongles, Brac a voulu tourner Un monde sans femmes sur pellicule. La raison invoquée dans le dossier de presse est que du fait de sa rareté, la pellicule donne plus de prix à ce qui s’y trouve imprimé, contrairement à la capacité de stockage quasi-illimitée du numérique. Ainsi le film prend-il son temps, le temps qu’il faut. On est incapable de dire si le silence qui s’installe entre Sylvain et Juliette est fugace ou interminable. Sans souci de format, sans se poser la question de la durée de son film, Brac filme les scènes et les laisse durer le temps qu’elles doivent durer. A quatre minutes près, Un monde sans femmes était un long-métrage. S’il est un court, c’est que certaines scènes ont été coupées au montage. Aucune contrainte ne semble avoir pesé sur la durée des plans autre que la rareté du matériau qui les enregistre – c’est exactement ce qui se produit lors de cette scène finale, où aucune contrainte ne vient empêcher Juliette de rester auprès de Sylvain pour une nuit unique, quelques mètres de pellicule seulement.

Ils se réveillent tous les deux un peu tristes. La joie est le résultat du désir assouvi. Or aucun d’entre eux ne se réjouit d’avoir séduit l’autre. Leur rencontre est au-delà du plaisir. Hors du siècle. Loin des ondes.

Post scriptum

Le film dure 56 minutes. Dans le dossier de presse, Guillaume Brac dit que certaines scènes ont été coupées. Du coup, on se demande : à quel moment a-t-il été décidé qu’Un monde sans femmes serait un moyen plutôt qu’un long métrage ? Quelle liberté a eu GB ? On lui a posé ces deux questions. Voici sa réponse.

Salut Camille, le film dure 58 minutes, 57’40 très exactement. J’ai coupé quelques scènes au montage, mais comme pour n’importe quel film. Quel que soit le format, court ou long, on ne monte jamais toutes les scènes tournées. Au départ, le film n’était pas censé être si long. Le scénario faisait 45 pages et pour nous, c’était un film de 40 minutes environ. C’est au tournage que certaines scènes se sont étoffées, que j’ai senti que des scènes qui tenaient en une dizaine de lignes comme celle dans le lit entre Juliette et Sylvain devaient durer 3 ou 4 minutes. Ou celle dans la boîte de nuit, où la aussi une durée s’est imposée. Mais le film a été tourné comme un moyen-métrage, avec un budget très restreint (60 000 euros, plus que Donoma certes, mais moins que beaucoup de courts-métrages de 10 ou 20 minutes). Il n’a jamais été vraiment question que ce soit un long, sauf au milieu du montage. Quant aux financements, ils ne nous imposaient aucune obligation, puisque le film a été fait entièrement, dans un premier temps, sur fonds propres (Prix qualité du CNC pour Le Naufragé réinvesti + achat TV du Naufragé + coproducteur-mécène). Voilà, j’espère que je réponds à ta question.

A bientôt,
Guillaume

par Camille Brunel
mardi 7 février 2012

Un Monde sans femmes Guillaume Brac

France ,  2011

Avec : Vincent Macaigne (Sylvain) ; Laure Calamy (Patricia) ; Constance Rousseau (Juliette) ; Laurent Papot (Gilles) ; Terry Fouache (Un dragueur sur la plage) ; Geoffrey Boulanger (Un dragueur sur la plage) ; Cédric Cailleux (Un dragueur sur la plage) ; Marie Picard (Marie).

Durée : 57min40sec (1h23min avec le court métrage Le Naufragé)

Sortie : 8 février 2012

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